Les seconds débuts de Daniel Lavoie
 

Le Soleil, 2 mai 2003
Gilles Carignan

Un Franco-manitobain d’origine, dans la peau d’un immigrant roumain, dans une coproduction canado-britannique, tournée en anglais, à Montréal ! Pour ses seconds débuts au cinéma, Daniel Lavoie aurait pu difficilement imaginer terrain moins banal.

Que la rencontre avec le chanteur pour discuter d’Histoires d’Eve – en salles aujourd’hui – ait eu lieu à Paris n’a fait qu’ajouter à la géographie inusitée de l’affaire.
Assis dans le salon d’un grand hôtel, un soir de pause de la comédie musicale Le Petit Prince (qu’il a depuis quittée), Daniel Lavoie souligne sans sourciller qu’il n’a jamais rêvé de cinéma. « Avant de commencer ce film-là, je n’aimais pas ça. Je n’avais pas envie de faire ça », avance-t-il.
« Faire un film, ça prend du temps, c’est long, il faut que t’arrêtes tout », explique-t-il. « Je n’ai jamais eu d’offre qui justifiait, selon moi, de prendre deux, trois ou quatre mois pour faire un film. Et j’avoue que j’aime mieux faire de la musique que faire du cinéma, sauf peut-être cette fois-ci. »
Daniel Lavoie avait déjà tâté le septième art en 1991 dans Le Fabuleux Voyage de l’ange. Mais « je n’avais pas eu l’occasion de jouer quelqu’un qui ne me ressemblait pas », explique-t-il. « Dans le film de Jean-Pierre Lefebvre, le personnage était timide, un peu pogné, comme je suis. Finalement, je ne sortais pas vraiment de moi-même, donc je n’avais pas l’occasion de jouer, d’essayer autre chose. Et ça, sur Histoires d’Eve, j’ai trouvé ça drôlement amusant. J’ai même envie de recommencer. »
Réalisé par Claude Fournier, Histoires d’Eve est une adaptation d’un roman de Constance Beresford-Howe. Il raconte l’histoire d’une femme (Claire Bloom) qui, le jour de ses 65 ans, décide de plaquer 40 ans de mariage, sa maison cossue de Westmount et de partir refaire sa vie. Elle s’installera dans un immeuble à logements qui n’a rien d’un quatre étoiles. Et elle y rencontrera Johnny, un immigrant roumain, grand charmeur un peu porté sur la bouteille, et inconditionnel de Tom Jones. C’est le personnage que joue Daniel Lavoie.
Ses participations à l’opéra-rock Sand et les Romantiques, où il jouait Delacroix, ainsi qu’à Notre-Dame de Paris, ont aidé le chanteur à se forger une assurance d’interprète. C’est d’ailleurs sa performance dans cette dernière comédie musicale qui a ouvert les yeux du réalisateur Claude Fournier.
Il cherchait désespérément un interprète pour Johnny. En voyant Lavoie sur scène à Paris, il a eu une révélation. « J’aimais le côté un peu suranné, désuet de Daniel », explique le cinéaste. « J’aimais son romantisme inhérent, qui n’existe presque plus. C’est presque un romantisme de la Guerre Froide. Il a du charme, mais ce n’est pas un tombeur contemporain. Il a quelque chose de vulnérable, d’un peu gauche, mais en plus, une forme d’élégance, de dignité, de stature qu’on ne trouve pas souvent. »
Daniel Lavoie a donné la frousse à Claude Fournier. A peine deux semaines avant le début du tournage, à l’automne 2001, il téléphonait au cinéaste pour se désister. « J’étais intimidé », avoue le chanteur. « D’abord, il fallait que je joue un Roumain avec un accent en anglais. Et puis, jouer avec une grande comédienne comme Claire Bloom (elle a tourné pour Charlie Chaplin comme pour Woody Allen), je ne me sentais pas capable. »
En trouvant un message sur son répondeur, Claude Fournier est « tombé des nues ». « Daniel Lavoie, c’est monsieur angoisse personnifié », dit-il en riant. En se rendant chez lui le lendemain, il essayait d’imaginer un autre acteur pour le rôle. Mais il n’y parvenait pas. « On avait pensé à lui dès le début. Je n’avais pas d’autres choix de le convaincre . » Ce qu’il a réussi.
« Sur le plateau, Claire Bloom fut d’un conseil précieux », souligne Daniel Lavoie. « Elle m’encourageait tous les jours. Et si elle n’était pas de mauvaise humeur en arrivant le matin, je me disais que je ne devais être pas si pire que ça. Donc j’ai tenu le coup », dit-il en riant.
Le chanteur ne connaissait pas l’actrice. Elle ne connaissait pas le chanteur. « Il fallait voir si on arriverait à jouer des amants hors de l’ordinaire », note-t-il.
Sur papier, Daniel Lavoie trouvait « charmant de voir que dans un monde où c’est toujours les vieux bonshommes qui ont les jeunes filles, c’était une dame plus âgée qui avait un homme plus jeune. Je trouvais l’idée très bonne, et bien menée ». Sauf que…
L’une de ses petites craintes concernait la scène d’amour, très pudique pourtant, avec sa partenaire. « Je suis un grand timide, un peu prude », confie-t-il. « Même s’il n’y a rien d’explicite, pour moi, c’est explicite. Mais elle est tellement professionnelle qu’on y est arrivés ».
Non sans mal. Le réalisateur leur a d’ailleurs soufflé à la blague une fois la prise en boîte : « Je ne ferais certainement pas un film porno avec vous deux ! »
Assurément. Mais Claude Fournier retrouvera sous peu Daniel Lavoie sur le plateau de la série télé qu’il prépare, une coproduction canado-française dans laquelle il interprètera Félix Leclerc.
« Mais attention », précise Daniel Lavoie. « Ce ne sera pas André-Philippe Gagnon qui fait Félix Leclerc. Ce ne sera pas une imitation, mais une évocation. »

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