Daniel Lavoie : "Ici"

Voir-Montréal, Marsolais Patrick 
Octobre 95

Fort de son magnifique album 'Ici', Daniel Lavoie, semble enfin avoir trouvé le goût de la scène. Existe-t-il désormais une seule bonne raison pour ne pas aller l'entendre?

Chaque été amène invariablement son disque de vacances. Celui qu'on adopte pour toutes sortes de raisons, et que les années n'arrivent jamais vraiment à effacer complètement. il y a eu les Police, au début des années 80; Blue Rodeo, Daran et les Chaises et Geoffrey Oryema au cours des dernières années; puis, comme ça, complètement par surprise, Daniel Lavoie, l'été dernier, avec Ici. On se l'est tellement passé et repassé entre les oreilles, celui-là, qu'il était grand temps de passer à autre chose. Et comme le hasard fait bien les choses, le Franco-Manitobain monte enfin sur scène, fort de tout nouveaux arrangements pour ses magnifiques mélodies.

À bien y penser, il n'est peut-être pas si surprenant qu'Ici ait été l'heureux élu de la saison estivale. Sa facture est capiteuse, feutrée; ses thématiques sont intimistes, l'homme cause de vent, de marées, de Chet Baker, et de routes infinies, ce qui n'a rien de désagréable, sous le coucher de soleil des îles de la Madeleine...

En fait, l'impression de bonheur et de confort est tellement perceptible, tout au long des chansons d'Ici, qu'on se demande si le chanteur n'a pas cherché à faire contrepartie aux déboires administratifs qu'il vivait à la même époque : «Y a des bonnes chances pour qu'il y ait de ça, avoue-t-il. Mais je sais que quand je m'assoyais pour faire mes chansons, j'arrivais à tout oublier le reste. Toute la merde qui m'est tombée sur la tête. Je me retrouvais dans l'univers de mes chansons, et peut-être que je me consolais avec ça, effectivement. Je ne suis pas psychologue, mais c'est très plausible.»

Ses thèmes, Lavoie les a donc beaucoup tricotés autour du couple, la dernière cellule sur laquelle on peut finalement compter, quand rien ne va plus. De l'homme volage qui finit par aimer pour de bon à l'amoureux, de toujours; du coeur au chaud, au coeur en miettes; des retrouvailles, aux déchirements. Difficile de mieux faire le tour des hauts et des bas de la passion, tout en renvoyant à l'auditeur le miroir de sa vie. Or, parvenir à rejoindre de telle sorte le public, c'est justement l'une très grandes qualités d'un auteur-compositeur interprète : «J'aime ça quand le monde voit autre chose dans mes chansons que ce que j'y ai mis. Ça arrive souvent que les gens me disent: "J'en reviens pas comment t'as cerné ce que je voulais dire." Et puis, je réalise que ce qu'ils pensaient n'avait rien à voir avec ce que moi, je voulais dire. C'est extraordinaire. Y a des drogués pour qui j'ai donné un show, dans un institut, qui m'ont dit que Qui sait était leur toune. Que je l'avais écrite juste pour eux. J'en revenais pas. Je n'aurais jamais pu penser que la chanson puisse s'appliquer à ce genre de situation. C'est une des grandes récompenses de ce métier.»

On l'a raconté et écrit en long et en large depuis des années, Lavoie est un homme timide et très pudique. Or, mis à part quelques chansons écrites par des auteurs invités, la majorité l'ont été par Lavoie et sa blonde, Louise Dubuc. L'artiste se serait-il à ce point transformé qu'il ose même lever le voile sur sa vie personnelle? «C'est certainement autobiographique jusqu'à un point, convient-il. Je peux juste puiser en moi pour aller chercher les expériences que je raconte. Mais j'aime aussi me cacher derrière un personnage. Interpréter quelqu'un qui n'est pas moi-même, c'est très agréable. J'ai d'ailleurs de plus en plus envie de chanter les textes des autres. Je n'ai pas besoin d'assumer ou de dire "c'est mon âme que je chante." J'embarque dans un personnage, je le crée dans ma tête, et j'en donne deux fois plus.»

On risque, effectivement, de retrouver un Daniel Lavoie en état de grâce, sur la scène du Spectrum. Déjà, il semblait beaucoup moins réservé en entrevue mardi, que lorsqu'on l'avait rencontré la veille de son lancement. Les critiques unanimement positives lui ont sans doute injecté une bonne dose de confiance, mais il y a plus encore. On sent que Lavoie a vraiment le goût de donner son show, qu'il trépigne à l'idée de fouler les planches, convaincu qu'il va gagner cette nouvelle étape: «J'aime beaucoup ce qu'apportent John Hugues et Slim Williams à mon spectacle, leur influence est très forte. C'est depuis qu'on joue ensemble que j'ai enfin du plaisir sur scène. Ils sont très r'n'b, quand ils partent sur un groove, c'est toujours très funky, et ça, en spectacle, ça passe comme une tonne de brique. Ça donne beaucoup de vie aux chansons. Ils amènent leur bagage black, et on dirait que ça a plus de sensualité, plus de cul, finalement...»

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