Daniel Lavoie ne veut pas se faire caser
Le Compositeur Canadien, Nathalie Petrowski
Novembre79

Daniel Lavoie n'avait pas envie de faire l'entrevue,
pas envie qu'on limite et qu'on catégorise ses propos sur le
papier d'une industrie dont il semble faire partie un peu à contrecoeur. "C'est toujours la même
chose, m'expliqua-t-il au téléphone. On est tous passés par
les mêmes chemins, on raconte tous la même petite histoire. C'est
banal et c'est tellement moins inspirant que de travailler sur un
bateau en Chine".
A trente ans, Daniel Lavoie, en exil du Manitoba,
sa province d'origine, n'est pas pressé. Cette année, il fêtera
ses seize ans de vie itinérante sur les routes de la musique
populaire. Il les fêtera à Montréal, sa ville d'adoption où
depuis 1975 il tente tranquillement de laisser sa marque. Avec la
sortie d'un troisième microsillon intitulé Nirvana bleu, Daniel Lavoie
est aujourd'hui en mesure de devenir l'un des importants porte-parole
de la jeune génération d'auteurs-compositeurs québécois. Mais
Daniel Lavoie n'est pas pressé. Assis tous les, matins à
son piano, il pourrait très bien rester toute la journée assis
à rêver et oublier qu'ailleurs le monde existe. Une timidité
chronique doublée d'une certaine méfiance n'en font pas un
grand confident. Aux grandes déclarations, il préfère la
musique ou alors le silence.
Je le rencontre non pas sur un bateau en Chine, mais sur la rue Jeanne-Mace dans un appartement qui, ressemble à un chantier de construction et, qu'il habite depuis seulement juillet dernier. Avant Montréal et la rué Jeanne Mance, Daniel Lavoie vivait dans une école en Beauce.
Avant la Beauce, il y a eu, bien entendu, Dunrea, Manitoba. C'est à Dunrea qu'il vit le jour le 17 mars 1949. C'est à Dunrea qu'il passa les longues heures de son enfance à apprendre le piano avec les soeurs du village. Comme les histoires se ressemblent. Adolescent, Lavoie abandonne le piano et les soeurs. Pendant que les jeunes Québécois dansent sur les toits de la révolution tranquille et qu'ils vont au Cegep sur les airs de Robert Charlebois, Daniel Lavoie étudie chez les Jésuites de St-Boniface, capitale culturelle de la francophonie de l'Ouest canadien. Ses parents tiennent à ce qu'il ait une bonne et rigoureuse éducation. Il songe sérieusement à être médecin ou missionnaire, mais lorsque vient le temps de faire un choix, il décide à la dernière minute qu'à la carrière, il préfère l'aventure.
"On pourrait croire que c'est arrivé du jour au lendemain, mais tous les jours après les cours, a l'université, je me précipitais chez des amis pour faire de la musique. Tout a commencé à 14 ans. J'avais un ami à Dunrea qui jouait du saxophone et qui voulait à tout prix m'apprendre à jouer."
"Le piano ne m'intéressait plus, si bien que je me suis déniché un vieux saxe que j'ai reconditionné. Comme il n'y avait pas beaucoup de musiciens qui jouaient du saxe a Dunrea, on m'a tout de suite demandé de faire partie d'un groupe. Ce fut évidemment la gloire instantanée, toutes les petites filles couraient après moi. Je pense que c'est à ce moment-là que j'ai attrapé le virus. J'ai continué, malgré tout, mes études, je voulais être professeur chez les Esquimaux, me ramasser de l'argent et poursuivre mes études de médecin. J'avais beaucoup d'ambition, rien n'était trop beau, médecin, père Oblat, missionnaire en Afrique. Finalement, au moment où j'étais en train de passer mes derniers examens, j'ai su que des amis formaient un groupe et qu'ils allaient partir en tournée au Québec. J'ai tout lâché pour partir avec eux. "
C'est la belle époque de la paix, de l'amour et des fleurs. Le groupe dont fait partie Lavoie s'appelle Dieu de l'Amour vous aime. C'est le gérant, un farfelu au sens des affaires, qui a choisi le nom: "Le gérant nous avait promis la gloire, et la gloire, c'était l'hôtel de Dolbeau. On était tous de grands rêveurs. On ne pensait pas vraiment à la carrière, on voulait juste avoir du fun et foirer le plus souvent possible."
"A cette époque-là, au Québec, c'était facile de gagner sa vie en faisant la tournée des clubs, des cabarets et des hôtels, beaucoup plus facile en tous les cas qu'au Manitoba. On chantait en français, en anglais, jamais nos propres compositions. C'était pas très sérieux
Sur les routes du Québec, loin du Manitoba, à l'école des juke-box. Lavoie n'en perd pas pour autant son inspiration. C'est là en fait qu'il en apprend les rouages du métier.
"J'ai commencé à composer au piano très tôt. A l'école, j'avais un professeur de Belles-Lettres qui nous obligeait à écrire un poème par jour. C'était un bourreau de travail, mais il nous a tous finalement appris à écrire."
"Un jour j'ai su que Radio-Canada et l'émission Jeunesse oblige organisaient un concours de chanson au Manitoba. Dans ce temps-là, j'accompagnais quelques interprètes. Personne ne se présentait dans la catégorie auteur-compositeur. C'était l'occasion ou jamais"
"Je suis rentré chez moi, j'ai écrit ma première chanson et le lendemain je gagnais le concours. La chanson parlait du vent d'automne. J'étais déjà un grand romantique. J'ai essayé par la suite de passer outre, maïs comme le dit le dicton, chassez le naturel et il revient au galop. J'ai d'abord écrit en français, puis le jour où j'ai découvert les "folk singers américains, j'ai changé de langue et d'écriture. Finalement, quand je suis arrivé au Québec, j'ai compris que si je voulais vivre ici j'étais aussi bien de réapprendre à écrire en français. Ça m'a pris deux ans à me reconvertir. En anglais, les mots coulent naturellement; en français, il faut faire appel à un processus complètement différent. Ce fut difficile, mais nécessaire."
Lavoie avoue aujourd'hui qu'il est un pur bilingue et qu'entre ses différents passages de l'anglais au français il n'y a jamais eu de place pour la schizophrénie. Les premiers spectacles qu'il donna à l'Imprévu de Montréal devant un public entièrement francophone témoignèrent de sa grande souplesse linguistique et de son manque de complexes et de culpabilité à l'endroit du biculturalisme. Je suis ainsi fait, je n'y peux rien. Avec mes parents j'ai toujours parlé français, c'était très important pour eux, mon père surtout tenait a ce que la famille reste francophone. A l'extérieur de la maison, avec mes amis, c'est évident qu'on pariait anglais. Il ne faut pas se faire d'illusions, le Manitoba, c'est pas le Québec, le fait français est voue a disparaître. Les jeunes ne parlent plus le français et leurs parents ont honte de l'avoir un jour parlé. Quand on m'a demandé de faire l'imprévu à Montréal, j'ai eu un petit problème de conscience. Je savais que la question linguistique était délicate. Je me suis mis a écouter les postes de radio pour me rendre compte que la moitié de la programmation musicale était anglophone. Je me suis dit alors que s'ils m'en voulaient de chanter en anglais, c'était leur problème et non pas le mien. La langue, pour moi, c'est pas important: ce qui compte, c'est la communication qui passe entre les mots.''
Daniel Lavoie ne s'est pas installé au Québec pour pouvoir parler sa langue; il s'y est installé pour le paysage et les gens: "J'ai vécu dans toutes sortes de places. J'ai été marin sur les bateaux, j'ai voyagé en Europe, en Amérique centrale, mais à chaque fois que je revenais au Québec, il y avait quelque chose de spécial. J'aime comment les gens vivent ici."
En 75, Lavoie revient à peine de voyage, il n'a pas un sou et est obligé de faire du piano-bar pour gagner sa vie. Son gérant (toujours le même) lui fait comprendre qu'il faut à tout prix qu'il enregistre un 45-tours. La chanson s'intitule Marie connue, elle restera curieusement inconnue sauf à Thetford Mines, où elle se hisse en première position du palmarès. A Montréal, la chanson et le chanteur passent complètement inaperçus: Je suis dans le fond très content qu'il ne se soit rien passé avec cela, je n'étais pas prêt, ni dans ma tête ni dans mon âme. S'il avait fallu que ça marche, je pense que j'aurais été complètement pris au dépourvu.''
Quelques mois plus tard, Gilles Valiquette, qui l'a quand même aperçu à la télévision, s'intéresse à son cas et lui propose de produire son premier long-jeu. "Valiquette était au summum de sa carrière, sa crédibilité était très forte, ce qui veut dire que pour une fois nous disposions de capital et de moyens de production. j'ai accepté d'emblée. On a fait le disque en dix jours, un peu trop vite à mon goût. Je n'ai pas eu mon mot à dire. Le disque fut un échec total."
"Quelques mois plus tard, je refaisais le même genre d'erreur, mais cette fois-ci en France avec la maison de disques RCA qui était très intéressée par mon matériel. On m'a fait enregistrer quatre chansons en studio avec Jean-Claude Vanier qui, dans ce temps-là, travaillait beaucoup avec Serge Gainsbourg. Sauf que Jean-Claude a fait les arrangements sans me consulter. Quand je suis arrivé en studio je ne reconnaissais plus mes chansons. Le disque n'a pas connu le succès espéré même s'il a tourné pendant quelques semaines à la radio française".
En France comme au Québec, Lavoie est toujours le cas un peu à part, le marginal dont on ne sait que faire, en avance ou en retard, toujours mal synchronisé. Contrairement aux nouveaux venus de la chanson québécoise, immédiatement connus et reconnus, Daniel Lavoie du attendre de longues années et trois microsillons avant de faire parler de lui. Après Marie connue, après A court terme, produit par Valiquette, Berceuse pour un lion fut le point tournant.
Encore là, le disque sortit en 1977, mais ce n'est qu'une année plus tard que le public commença a y prêter attention: "Je ne sais pas pourquoi les choses ont pris tant de temps. A chaque fois on s'est monté de gros bateaux, on était pleins de projets, pleins de bonnes intentions, mais on s'organisait mal et tout tombait à l'eau."
"Je me suis posé toutes sortes de questions. J'ai réfléchi pendant des journées entières sur l'attitude qu'il fallait prendre et l'attitude qu'il ne fallait pas prendre, et puis je me suis dit à quoi bon? Je fais ce que je fais le mieux que je peux. Je ne m'inquiète plus pour l'avenir. L'important, c'est d'écrire, de composer, je ne vise pas la grande carrière éclatante, la renommée et tout le cirque. Si ça vient, tant mieux, si ça ne vient pas, tant pis!''
Fataliste, Daniel Lavoie l'est à ses heures et sans doute plus qu'il faut. Il refuse de jouer le jeu tout en acceptant une autre forme de jeu peut-être tout aussi illusoire. Le fatalisme sein1 le être pour lui une sorte de protection pour l'avenir, une garantie que, quoi qu'il fasse, il ne sera jamais dans le tort ni jamais couvert de ridicule.
"Avec Nirvana bleu, je pense que j'ai essayé pour une fois de sortir de moi-même, d'être moins tendu. Je me prends souvent au sérieux et c'est malgré moi. J'ai essayé de corriger cela et de passer par-dessus mes réticences et mes retenues. Certains n'aimeront peut-être pas cela, mais c'est à prendre ou à laisser. L'important, c'est d'être honnête avec soi-même."
Et l'honnêteté, chez Lavoie, ne se traduit pas par les calculs et les échéances. Elle se manifeste à n'importe quelle heure de la journée et ne lui donne pas souvent le choix. "Moi, tout ce que je veux aujourd'hui, c'est être bien et vivre pleinement. Je n'ai pas de recette ou de définition, je sais seulement comment ça file quand on est bien."
Copyright © [Site officiel de Daniel Lavoie]