CONVERSATION AVEC DANIEL LAVOIE

11 juin 2004
Commençons par les chansons, par la création. Le fait que vous ayez une
double culture
influe-t-il sur l’écriture, à la fois musicale et textuelle ? Travaillez-vous
d’une manière
différente la composition et l’écriture des textes, suivant que vous faites un
album en français
ou en anglais ?
Je ne fais plus d’album en anglais depuis quelques années, j’ai arrêté
définitivement. Pendant
de longues années, je ne savais plus si j’étais francophone ou anglophone, et un
jour, je me
suis rendu compte que je n’étais pas anglophone. Je m’en suis rendu compte en
travaillant aux
Etats-Unis, en y sortant un album qui a assez bien marché mais qui en même temps
m’a mis
en contact avec une culture qui était tellement étrange et étrangère, que je ne
me sentais pas
bien. Et malgré le fait que je sois nord-américain, j’arrive quand même à mieux
me sentir en
francophonie européenne, qu’en anglophonie nord-américaine ! Donc, j’ai décidé
ce jour-là
d’arrêter de faire des chansons anglophones ; je travaille en français,
maintenant. Je travaille
beaucoup avec des auteurs français aussi, et je m’y retrouve très bien.
Justement, parlons de ces auteurs. Au début de votre carrière, vous
écriviez les paroles et les
musiques de toutes vos chansons. Au fur et à mesure, vous avez de plus en plus
collaboré
pour les textes, et finalement sur votre dernier album : Comédies Humaines,
vous les confiez
tous à deux auteurs.
C’est un essai. J’avais envie de ne pas avoir à assumer les textes.
Pourquoi ?
Une forme de libération, je crois. Assumer ses propres textes, ça peut être
parfois assez
exigeant au niveau des tripes. Et j’avais envie de voir ce que ça pouvait donner
de jouer les
chansons en interprète, plutôt que de les chanter en auteur. J’ai évidemment
gardé la musique
quand même, parce que ça, c’est quelque chose qui me tient énormément à coeur,
et qui, je
crois, me vient plus facilement que les paroles. Paroles et textes, ça a
toujours été quelque chose
qui me demandait énormément de travail. Et j’ai eu beaucoup de bonheur, depuis
quelques années, de travailler avec différents auteurs. Entre autres : Patrice
Guirao et Brice
Homs (ndlr : les deux auteurs de Comédies Humaines), des auteurs
qui me correspondent
plutôt bien, qui écrivent des choses que je peux vivre, que je peux assumer, qui
écrivent
drôlement bien… ça s’est fait quasiment naturellement.
Vous les connaissiez déjà
Je les connaissais pour avoir écrit déjà des chansons avec eux, oui.
Pour d’autres personnes ?
Pour d’autres personnes.
Justement, cette écriture pour d’autres personnes, est-ce que vous l’abordez
différemment de
quand c’est pour vous ?
des chansons, c’est quelque chose qui s’apprend. Je crois que c’est quelque
chose qui
s’apprend. La base est toujours la même. Par contre, quand je fais une chanson
pour Maurane
et quand je fais une chanson pour Florent Pagny, c’est pas du tout la même
chose. J’essaie de comprendre leur façon de chanter, de sentir d’où ça vient, de
sentir un peu leur personnalité,
pour les mettre en valeur. D’essayer de faire en sorte que cette chanson-là leur
convienne, pas
juste au niveau commercial, mais au niveau intérieur.
Est-ce que vous ressentez le besoin de connaître la personne, ou est-ce
qu’il vous suffit de
l’imaginer ?
C’est pas nécessaire de la connaître. Souvent juste écouter ce qu’ils ont
déjà fait, me permet
d’en connaître beaucoup. Je me rends compte quand même que c’est préférable
quand je les
connais. J’ai fait plusieurs chansons pour Jean Guidoni sur son nouvel album, et
je l’ai connu
avant de commencer ; ça m’a beaucoup aidé. Parce que le Jean Guidoni privé, par
exemple, et
le Jean Guidoni sur scène, ce sont deux personnages complètement différents,
absolument
complètement différents. Et quand on ne le sait pas, on a tendance à écrire pour
le Jean
Guidoni sur scène, alors que moi, j’ai eu envie de faire des chose qui
correspondaient au Jean
Guidoni sur scène, mais aussi au Jean Guidoni dans la vie. Et puis ça semble
très bien,
puisqu’il a pris plusieurs des chansons que je lui ai faites, et j’en suis très
heureux, d’ailleurs !
C’est un album qui est déjà sorti ?
Je crois qu’il est presque fini, là. C’est-à-dire qu’il est mixé et tout,
mais il n’est pas en
magasin encore.
Si c’est un essai de déléguer tous les textes, ça veut dire que
probablement vous y
reviendrez ?
Peut-être que j’y reviendrai. Je ne sais pas. Je n’arrête jamais quelque
chose définitivement, à
part la chanson anglaise, ça je pense que j’ai arrêté ; mais pour le reste, je
me laisse porter, tu
sais, je vois…
Dans le travail avec Patrice Guirao et Brice Homs, comment avez-vous
travaillé ? Vous
fournissiez la musique et les textes venaient après, ou l’inverse… ?
Eux me proposent des textes, toute une série de textes, et parmi tous ceux
qu’ils me
proposent, je choisis ceux qui me correspondent. Et à partir de ce que je
choisis, après, on
travaille : on découpe, on refait, on change, on adapte. Il n’est pas question
de prendre un
texte et de ne pas y toucher, parce que souvent, il y a des mots, des lignes,
des couplets
complets à changer ; souvent je vais prendre un couplet et en faire un refrain,
donc tout
changer, quoi ! Je me permets d’être cou… comment je dirais…
…tailleur ?
Tailleur. Je taille beaucoup dans les textes qu’on me donne. Je fais, à partir
des mots qu’on
me donne, une chanson. Parce qu’un texte c’est un texte, une chanson c’est une
chanson ; ce
sont deux choses complètement différentes. J’ai la chance de travailler avec des
gens qui
savent ce qu’est une chanson, quand même, parce que leurs textes sont très
chansonnables. Il
y a souvent des gens qui m’envoient des textes qui ne sont pas chansonnables,
peu importe
comment on essaierait : impossible de faire une chanson avec. Alors que Brice et
Patrice, ce
sont tout de suite des chansons, on le sent tout de suite en les lisant à voix
haute.
Où avez-vous travaillé ?
On travaillait par internet. On se rencontrait de temps à autre, mais Patrice
habite Tahiti, et
Brice habite Fontainebleau, moi j’habite au Québec !
Une phrase de Brice Homs, tirée de votre dernier album : « L’amour est juste, et
justement,
c’est pour ça qu’on lui ment souvent »…
Je trouve ça extraordinaire. Je trouve ça extraordinaire ! C’est d’une justesse,
et d’un
troublant, qui correspondent parfaitement à ma vision de la chose.
J’ai compté dix-sept albums en moins de trente ans, si on compte les live et les
jumeaux
dragons (ndlr : le Bébé dragon et le Bébé dragon 2, deux
disques pour enfants que Daniel
Lavoie a écrits avec sa femme, Louise Dubuc)…
C’est mon rythme. J’ai toujours fait ce métier à peu près sans concessions.
Venons-en à la scène. De vos débuts à aujourd’hui, il y a eu quelques changements !
C’est une évolution, je crois, quasiment inévitable. C’est-à-dire, que j’ai
commencé le métier
de chanteur seul avec une guitare. Bien avant, j’ai joué dans des groupes rock
et tout ce que
vous voulez, mais ça c’est une autre époque. Et un jour, je suis devenu un
chanteur, un auteur-compositeur,
et j’ai commencé seul avec une guitare ; après, je suis retourné au piano, qui
était mon amour préféré, premier. Après, avec le succès, j’ai trouvé que ce
serait bien si je
rajoutais un guitariste ,un bassiste, une batterie, etc., etc. Avec les années,
je me suis ramassé
avec cinq, six, sept, huit, neuf musiciens, j’ai monté des shows de plus en plus
gros, de plus
en plus énormes, de plus en plus dispendieux, de plus en plus lourds à
porter…toujours pour
aller voir ce qu’il y avait. Et puis un jour, je m’en suis lassé, complètement,
parce que c’était
justement trop lourd, et il n’y avait plus de place pour la chanson ; c’était de
la musique, mais
pas nécessairement de la chanson. Pour moi, la chanson, c’est autre chose. Donc,
je suis
revenu à quelque chose de plus simple : la dernière tournée que j’ai faite avant
les comédies
musicales. J’étais avec trois musiciens, c’était quelque chose de très intime.
Puis après, j’ai
fait la comédie musicale, qui est autre chose complètement, c’est pas vraiment
de la chanson,
pour moi. C’est… c’est du spectacle ! Et puis maintenant, je reviens… repu de
grands
spectacles, d’explosions, de bruits, de beaucoup de monde, et je démarre une
tournée que je
veux très simple, très simple, très intime.
Que nous aurons l’occasion de voir aux Nuits de Champagne…
Vous aurez droit à moi et un musicien. Nous serons deux. Et ce sera très
doux, très concentré,
et je suis très heureux, parce que ça ressemble tout à fait où je suis en ce
moment, puis ça me
permet de jouer dans des petites salles, ce que j’aime : je préfère largement
les petites salles
aux grandes salles, après avoir passé énormément de temps dans des grandes
salles depuis
quelques années.
Ce musicien, c’est un pianiste ?
C’est un multi-instrumentiste. Moi je suis le pianiste, et ce
multi-instrumentiste joue du
violon, de l’accordéon, de la guitare, du bouzouki, de la mandoline, de la
flûte, il joue tout et
bien.
Il sera créé où et quand, ce spectacle ?
Il a été créé au Festival de la chanson québécoise à Pully, en Suisse, cette
semaine (ndlr :
l’interview a eu lieu à l’issue de la conférence de presse des Nuits de
Champagne, le
vendredi 11 juin 2004), sous forme de récital. Le spectacle scénique sera
créé à l’Auditorium
Saint-Germain à Paris, au mois d’octobre, et quand j’aurai bien rodé le
spectacle à Paris, je
viendrai le faire à Troyes.
A propos du Festival des Nuits de Champagne, vous en aviez déjà entendu
parler
auparavant ?
Oui, j’en avais entendu parler un petit peu, mais pas en détail comme je l’ai
connu depuis que
j’en fais partie !
Comment avez-vous connu Maurane et Michel Fugain ?
J’ai connu Michel évidemment comme chanteur que j’admirais, parce que j’ai
connu son
époque Big Bazar et tout, j’adorais sa musique sud-américaine/chanson française
: mélodies
extraordinaires, rythmiques extraordinaires… Et après, je l’ai connu sur des
plateaux de télé.
J’ai toujours eu beaucoup d’affinités pour ce qu’il faisait.
Maurane, je la connais depuis 1978, je crois, quand Pierre Barouh (ndlr :
fondateur du label
Saravah, premier label de Maurane) est venu me la présenter dans la loge
quand je chantais
au Petit Montparnasse à Paris, la première fois que je chantais à Paris. Elle
avait dix-sept ans,
et Barouh est arrivé et m’a dit : « Lavoie, écoute ! ». Il a dit à Maurane : «
Chante ». Il aime
bien qu’on l’écoute, Pierre ! Et c’était ça : elle a chanté, très timide. Très
timide. Elle arrivait,
je sais pas, de Bruxelles. Barouh l’avait entendue quelque part et c’était sa
découverte… J’ai
eu tout de suite…quelque-chose, des atomes crochus. Après, elle est venue
chanter avec
Barouh au Canada, au Québec, puis on s’est vu, on a dîné ensemble, on passait du
temps, puis
on est devenu de bons amis : quand elle venait au Québec, souvent elle dormait
chez moi, elle
a chanté sur plusieurs de mes disques, elle était comme choriste à l’époque,
parce qu’elle
n’avait pas de maison de disques.
Ça vient d’où, d’ailleurs, ce nom des Fabulous Waffles (les Gaufres Fabuleuses) ?
On a un ami commun qui s’appelle Ben Low. D’ailleurs il y a une chanson sur
un des disques
de Maurane qui s’appelle Ben. Il faisait un album, à cette époque-là. Maurane
était en ville, il
avait besoin de choristes, il nous a demandé si on chanterait. Pour Maurane et
moi, toute
raison pour chanter était bonne, alors on a dit « on va faire les choeurs », et
quand est venu le
temps de mettre qui avait fait les choeurs, on a dit « bon, c’est l’ensemble
vocal les Fabulous
Waffles ». Voilà !
Une dernière question : quel est, d’après vous, le rêve dans lequel vous
allez boire ensemble
tous les trois ?
(il réfléchit) Ecoute, c’est toujours le même rêve qu’on fait, quand on fait
de la chanson : c’est
créer un climat d’amitié, d’amour, d’émotion. Parce que la chanson c’est avant
tout, ça… De
beauté, de sincérité. Tu sais, c’est certain qu’on doit pas expliquer les lignes
comme ça, parce
que c’est toujours un peu plus ennuyeux expliqué qu’écouté, qu’entendu,
qu’imaginé, que
rêvé, justement… Il ne faut pas trop expliquer les rêves, il faut les vivre.
Copyright © [Site officiel de Daniel Lavoie]