Un couple uni dans la joie et dans l'épreuve

 Le Lundi, 26 mai 1995
 Lise Giguère


Daniel Lavoie et Louise Dubuc acceptent pour la toute première fois de lever le voile sur leur vie de couple. Et quel beau couple ! Sensibles, attachants et profondément amoureux, ils se livrent au compte-gouttes, en nuances. Regards tendres, gestes affectueux, rires et sourires ponctueront cette entrevue, créant une ambiance feutrée propice aux confidences.

A les regarder ainsi, un mot s'impose à l'esprit: complicité. Bien que, comme pour tous les couples, la vie ait quelquefois placé des écueils sur leur route, ils ont su rester fidèles à leur d
ésir d'une union solide et durable. Une union née d’un rêve commun. Mais laissons-les se raconter!              

Comment est né votre amour?
Daniel : Nous avons été présentés par des amis communs. Je crois bien communs. Je crois bien que l'on se plaisait au départ, mais nous avons d'abord été des connaissances, puis des amis. Enfin, un jour, nous nous sommes rendu compte que nous avions la même vision de la vie et des projets semblables. Par-dessus tout, nous entretenions le même rêve: vivre à la campagne!         


Qu'est-il arrivé alors?     

Louise :
On a commencé à se fréquenter plus sérieusement, mais en douceur. À notre âge, compte tenu de notre expérience (nous avions tout de même un enfant chacun), nous voulions faire attention. Mais l’amour… Comment voulez-vous expliquer cela ? Quand deux êtres se regardent et qu’ils sentent que ça y est ! (En bruit de fond, un long soupir de Daniel…).


Daniel, qu’est-ce qui vous a séduit chez Louise ?
Plein de choses : une grande maturité, une grande compréhension de la vie. Elle me complétait bien là où j’avais des faiblesses. J’ai senti que ça donnerait une bonne association.

Et pour vous, Louise ?
C’était un bâtisseur. Il se levait le matin et il agissait. Je trouvais ça bien important. Pour le reste, c’est difficile à dire parce que les raisons pour lesquelles il me plaît maintenant ne sont pas les mêmes que celles qui m’ont séduite.

De quoi est faite votre complicité ? 
Louise :
Nous sommes sensibles à l’autre. Un peu comme des vases communicants. Si l’un est stressé, l’autre le devient également. Si l’un est heureux, l’autre le devient aussi.

Vous êtes très proche l’un de l’autre ?
Louise :
Même quand Daniel est en tournée, il m’appelle tous les jours. Il faut toujours que nous restions en contact.
Daniel : La seule fois où j’ai manqué à cette habitude, c’est lorsque je suis allé donner un spectacle en Bulgarie. Durant une semaine, j’ai essayé d’appeler Loulou, mais les téléphones ne marchaient pas. A part ça, peu importe où je suis, j’appelle tous les jours. Nous maintenons le contact. On ne laisse pas le temps nous séparer. Ce n’est pas seulement un besoin, c’est un choix. Nous avons trouvé un mode de vie dans lequel nous nous sentons bien, et ça s’entretient comme n’importe quoi d’autre.


Louise, est-ce agréable d’être l’épouse de Daniel Lavoie ?
Certains jours, c’est bien, d’autres, ça l'est moins.

Qu'est-ce qui est difficile ?
Louise :
Les regards. Un jour, en vacances au bord de la mer, nous sommes entrés dans un bar tranquille, et là, tout le monde a regardé Daniel. Ils étaient tous contents, tous heureux de le voir. Après, les regards se sont dirigés vers moi et les yeux se sont éteints. J'ai senti tout leur amour pour lui, mais rien pour moi. Cela m'avait ébranlée.

Lorsque vous avez décidé de vivre ensemble, vous aviez chacun un enfant, comment s’est faite l’adaptation ?
Louise :
Il n’y a pas eu de lune de miel. Nous avons tout de suite commencé en famille. Notre premier matin ensemble, il y avait les lunchs à préparer pour un grand garçon de douze ans qui allait à l’école et une petite fille de deux ans qui allait à la garderie. 

Réunir deux enfants uniques, est-ce facile ?
Louise : Pour Mathieu, je ne « piquais » pas son père, j’amenais une petite sœur qui avait, de plus, l’âge où les petites filles sont adorables. Quant à Gabrielle, elle héritait d’un grand frère. Dans l’ensemble, ça s’est très bien passé.

Vous avez alors décidé d’en avoir un troisième ?
Louise : Oui, on en voulait un autre.
Daniel : Les enfants, c’est ce qui me garde les pieds sur terre. Quand il y a des petites vies autour de moi, qui ont besoin de moi, j’oublie mes problèmes pour penser aux autres. Cela m’empêche de passer trop de mon temps à me regarder le nombril et m’évite d’angoisser, ce que j’ai tendance à faire
.


Décrivez-moi une journée chez vous ?
Louise : Daniel se lève vers 7 h. Souvent, Gabrielle est déjà debout, sinon, il la réveille. Moi, je dors. Il s’occupe du déjeuner des enfants. Ensuite, ces derniers partent, je me lève, et Daniel s'en va dans le jardin ou au studio, selon les jours. Nous nous retrouvons pour le dîner, puis nous travaillons. Les enfants reviennent de l'école, et c'est la routine souper, vaisselle, jeux avec les enfants, promenades avec le chien et retour au travail. 

Vous habitez la campagne,  êtes-vous toujours heureux de ce choix ?
Daniel : Oh, oui! Nous avons besoin d’espace, de lumière, d'air, de contacts avec la nature qui change, les phases de la lune, le printemps, l'automne, l'hiver, les oiseaux qui passent.
Louise :
C'est tellement  agréable de vivre ici. En ce moment, par exemple, les fermiers travaillent très fort. On voit les tracteurs qui passent, les machineries agricoles qui se promènent  partout. Ça va pousser tout l’été. A l’automne, ils engrangent. On suit le rythme des saisons. Et puis, nous rencontrons peu d'humains, alors quand nous en rencontrons, nous y avons plus de plaisir. Aller en ville, maintenant, est une vraie fête pour moi.

Vous-même Daniel, aimez-vous travailler la terre?   
Daniel : C'est une vraie maladie. Il y en a qui font du sport, moi, c’est le jardinage. Je ne sais pas d’où ça me vient. Peut-être de mon grand-père, qui adorait son immense potager; il me parlait de ses légumes avec tellement d’amour que cela m’est resté. J’ai déjà vécu rue Hôtel de Ville, en plein cœur de Montréal, et je montais des sacs de terre sur le toit pour me faire un jardin. En fait, je crois que jardiner est mon excuse pour rester dehors. Au grand soleil, avec mon chapeau de paille, il n’y a rien de plus jouissant que de me promener dans mes deux grands potagers, et d’admirer mes pommiers, mes fleurs.
Louise : Il n’est pas rare que je le voie dans le potager à 6 h 30 le matin, le chien à ses côtés. Je me rendors, il est heureux !

Vous avez pourtant mis cinq ans à réaliser votre rêve. Pourquoi ?
Louise : Il nous fallait trouver l’endroit, la terre où bâtir la maison, la bonne situation pour l’ensoleillement, etc. Cela fait, nous avons réalisé que c’étaient les vaches qui avaient la meilleure vue. Nous avons donc démoli la grange pour construire la maison à la place. C’est mon frère qui a dessiné les plans et l’a construite. Ça été un très long projet, et Joseph est né au beau milieu de tout ça.
Daniel : Je pense que nous avions fait notre tour de piste. Nous savions ce que nous voulions, et surtout ce que nous ne voulions pas.

Qu’est-ce que vous ne vouliez pas ?
Daniel : Nous ne voulions pas recommencer à nous chavirer le cœur après deux années. Nous avions envie de nous compromettre un peu, dans le temps, dans la longueur, dans un projet de famille et de maison.
Louise 
: Nous ne voulions pas nous demander si ça allait marcher. Nous nous sommes dits : « Ça va marcher ! »
Daniel : Nous ne nous sommes pas laissé le choix. Nous avons décidé que quoi qu’il arrive, même des gros problèmes, nous passerions au travers. Nous ne remettrions pas tout en question à la moindre difficulté.

Pour le meilleur et pour le pire

L’occasion de vérifier la solidité des liens qui les unissent leur a été fournie dans les moments difficiles qui ont précédé la faillite de près de 2 millions, le 27 janvier dernier, faillite causée par un endettement de sa compagnie de production.

Daniel, vous semblez être un homme fier et discret. Est-ce que cette histoire de faillite vous a fait très mal ?
Daniel : Je n’en ai pas honte parce que ce n’est pas la mienne. C’est la faillite d’une maison de disque québécoise dans laquelle j’avais tout mis, tout donné, tout risqué. Malgré cela, ce n’était pas assez. Ce n’est pas comme si j’avais mal administré mes affaires ou abusé de mes cartes de crédit. Ça n’a rien à voir. Je n’ai pas contracté de dettes personnelles. C’était tout simplement un gouffre qui absorbait tout ce que je gagnais. Mon orgueil n’en a pas souffert, après tout ce que nous avions vécu, ce n’était rien.

Qu’y a-t-il eu avant ?
Daniel : Une série de problèmes qui existent depuis bien longtemps. En fait, ç’a été un moyen comme un autre de recouvrer une certaine liberté de mouvement, de tourner la page. C’est tout ce qui a précédé qui a été dur, les années de lutte et d’acharnement. On se débattait constamment avec des problèmes financiers, peu importe la somme de travail qu’on investissait. Ça devenait un gouffre financier et un cul de sac personnel.

La faillite a donc été une libération ?
Daniel : Il faut comprendre que des poursuites en cour sont angoissantes. J’ai mis fin à une association vieille de 20 ans, et elle s’est terminée comme un divorce. C’était aussi laid, aussi affreux. Ce sont tous nos espoirs, toute notre énergie, tout ce travail qui ont sombré dans un échec énorme.

Comment vous sentiez-vous dans ces durs moments ?
Daniel : D’une certaine façon, je me sentais comme Tintin dans Tintin en Amérique, alors que les bons sont toujours des méchants déguisés. Chaque fois qu’il fait confiance à quelqu’un, il s’agit d’un piège. C’était comme ça. Chaque fois que je faisais confiance, je découvrais une petite entourloupette avec quelqu’un d’autre, quelque chose qui s’était passé par dessous.  C’était incroyable, je ne pensais pas que c’était possible.

Avez-vous reçu le soutien de vos amis ?
Daniel : Je me suis rendu compte que quand des amis ont des gros problèmes, on a tendance à oublier de les appeler. Mais je ne veux blâmer personne, parce qu’en vivant cette situation, j’ai réalisé que j’avais moi aussi agi ainsi. Aujourd’hui, je sais le bien que peut faire un ami qui écoute, qui ne juge pas, qui affiche simplement son amitié. Nul besoin d’un psychologue, seulement d’un ami qui écoute d’une oreille attentive, pose quelques questions et semble intéressé.

Lequel de vous deux a été le plus fort ?
Daniel : C’était à chacun notre tour.
Louise
(avec un regard complice vers Daniel) : Sauf lors de quelques malheureuses fins de semaines où nous étions tous les deux complètement à plat.

Entre vous deux, ça semble aller très fort, maintenant ?

Louise : Maintenant, nous sommes trempés par les épreuves.

 


Un nouveau départ

En novembre 1993, il s’est trouvé en cour avec son ex-associé. Refusant de se laisser abattre par le malheur, il relevait les manches et s’obligeait à écrire. Consciente que la seule idée de signer un nouveau contrat avec quelqu’un d’autre donnerait à son mari des frissons d’angoisse, Louise décidait, quant à elle, de mettre sur pied sa propre compagnie.

Trouvez-vous difficile d’être partenaires en affaires ?
Louise : Sa vie professionnelle est notre vie depuis que nous nous connaissons. La bonne chose est que nous ne parlons plus affaires dans notre chambre ni histoires de couple dans le bureau.

Est-ce possible ?
Louise (en riant) : Le bureau est à côté de la cuisine. Alors, nous ouvrons la porte et changeons de pièce. C’est pratique.

Louise, êtes-vous heureuse de votre décision ?
Oui, il avait besoin de quelqu’un pour se remettre sur les rails. Dans l’état dans lequel nous étions, nous ne pouvions plus faire confiance à personne.

Est-ce que votre association a bouleversé le rythme de vos journées ?
Louise : Pas vraiment. Avant, j’étais rédactrice de documents d’information auprès d’organismes populaires et je m’occupais des affaires de Daniel. J’étais tiraillée entre mon travail et sa vie. Maintenant, c’est mieux, ma vie s’est un peu unifiée.

Première production de leur toute nouvelle association, Ici, comprend pourtant des chansons d’espoir écrites pendant les procédures du «divorce professionnel ».

Pourquoi ce titre ?
Daniel : C’est un mot qui revenait souvent dans mes chansons. J’ai trouvé qu’il correspondait à ce que j’ai envie de faire en ce moment. C’est un album rassurant, avec des chansons « chaudes ». Beaucoup de gens me disent : « Enfin, on te retrouve ! »

Daniel, vos chansons ont-elles été écrites pendant cette période ?
Daniel : Oui. Je pense que je me suis réconforté en travaillant sur mes chansons. Je n’ai jamais perdu confiance. J’ai toujours cru que nous y arriverions, que nous en viendrions à bout.
Louise (admirative) :
Cet homme a une discipline qui me fascine. Il est de la vieille école. Il ne passe pas son temps à s’écouter. Même s’il n’en a pas envie, il se lève et agit. Moi, ça me renversait de le voir écrire.

Comment êtes-vous quand vous travaillez ?
Louise (avec tendresse) : Il s’en va dans son studio. En hiver, il allume un feu. Moi, je travaille de mon côté. Parfois, il arrive avec une petite étincelle dans les yeux et il s’assied sur le comptoir en balançant les pieds comme le font les enfants. Ensuite, il me fait écouter la chanson. Lorsque Joseph est là, avec nous, il est quelquefois jaloux de son papa et fait beaucoup de bruit pour qu’on l’entende.
Daniel (moqueur) : Ça donne lieu à des moments cocasses, parce que lorsque j’écris une chanson d’amour pour elle, je n’ai pas particulièrement envie qu’elle la critique ou qu’elle en corrige le texte.


Louise est-elle un critique sévère ?
Daniel : Elle écoute avec les oreilles du cœur.

N’est-ce pas difficile d’écrire quand on est perturbé ?
Daniel : J’ai refusé de faire de mon disque une série de complaintes. C’était sans intérêt. Tout le monde a ses petits problèmes, mais beaucoup de gens ont de gros problèmes. Finalement, je ne pense pas que les nôtres aient été particulièrement aigus, car lorsqu’on regarde autour…

Finalement, vous semblez avoir bien traversé l’épreuve ?
Daniel : Tout ça, pour moi, c’est de la vieille histoire. J’ai tourné la page depuis un certain temps déjà. Maintenant, c’est ICI que ça se passe !           

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