Quand Dompierre reçoit…
Elle Québec, 1997, Louise Dubuc
Coup de théâtre : notre critique restos se fait piéger chez lui, en plein
banquet intime. Riposte par le menu – et quel menu !- à la fable de l’arroseur
arrosé. Et pour des amis très chers, Louise Dubuc et son mari Daniel Lavoie.
« Mon père est parti faire une promenade pour se calmer. »
C’est Jeanne, 13 ans qui nous accueille.
Elle jubile, un rien sadique. Se
calmer à cause de quoi ? Louise n’est évidemment pas en cause, car elle est à la
porte, souriante et maîtresse d’elle-même, sauf que…Philippe, 10 ans,
surgit en trombe pour nous annoncer – on aime les catastrophes dans la famille-
:
« Maman a raté son
dessert ! » Bienvenue chez les Dompierre-Fortin.
En entrant dans le salon, le regard plonge dans la cage d’escalier qui mène au
studio de François, au sous-sol. On y finit l’après-midi, le ventre rond et sa
musique plein les oreilles, toujours. Nous avons des traditions.
François arrive quelques instants plus tard. Il ne dit pas un mot sur une
quelconque crise. Il a le rose aux joues d’avoir marché d’un bon pas, sa bonne
humeur résonne. Cent vingt secondes encore et Joseph (le fils du grand Daniel et
de Louise la Blonde) est parti au jardin avec Philippe. Gabrielle, la fille de
Loulou, a suivi Jeanne dans sa chambre. Elles y resteront tout l’après-midi.
Dans la salle à manger, les gars tripent sur les bouteilles de vin. Les Louise
les regardent faire.
Quatre couples. Nos familles forment quatre couples. Les enfants sentent un
je-ne-sais-quoi dans l’atmosphère, la solide amitié qui nous lie, et ils s’y
mettent aussi. Pendant que les hommes font leurs finfins avec les bouteilles
millésimées, Loulou tente de rejoindre Louise en douce dans la cuisine. Elle se
méfie. Les huîtres, cervelles et autres compositions barbares…Tout d’un coup ?
La Brune se moque d’elle : « Jeanne et moi nous nous sommes amusées toute
la semaine à inventer des plats qui te
dégoûteraient.»
Non, vous ne connaîtrez pas tout de suite le menu. Par contre, celui des enfants
est un classique : crudités et lasagne, et ce, depuis trois ans au moins. Les
grands apprécient la variété, les moyennes et les petits penchent pour la
tradition. La lasagne de Louise, c’est chose sacrée.
La Brune sert les enfants. La Blonde écornifle ce qui se présente sur les
comptoirs… Osera-t-elle soulever un couvercle de casserole ? Les mâles sont au
salon, paisible avec ses grandes fenêtres donnant sur la verdure. Les larges
divans, disposés en vis-à-vis, donnent envie de se vautrer. Discret, le piano
tient même lieu de télé et l’usure du tapis confirme son haut taux de
fréquentation. Si ce n’est pas Daniel qui fait écouter son nouveau disque ou un
démo à François, c’est l’inverse. Ils sont musiciens en tout temps, et tant pis
pour Loulou qui est venue les rejoindre.
Ca a l’air tout simple comme ça : une invitation à dîner chez des amis. Si vous
saviez…On commence par regarder les agendas de tous. Ceux des gars donnent le
vertige tant ils sont chargés. On essaie de faire coïncider deux pages blanches.
Si ça colle, on regarde du côté des enfants : répétition de théâtre, cours de
danse ou de patin, tournoi de basket-ball, party …là aussi on patine pas mal.
Heureusement, les mères ont des horaires quasiment normaux. Entre les allers et
retours des gars vers Paris, quand ce n’est pas l’incontournable spectacle d’un
ami ou encore une grippe, il faut plus que de la bonne volonté. Après un mois de
courrier électronique intensif entre les filles –car la date enfin trouvée est
déplacée, généralement pour une bonne cause, c’est fou ce que le bénévolat gruge
les fins de semaine des artistes-, on finit par bloquer un dimanche aussitôt
marqué en rouge sur le calendrier. Et puis commence l’attente.
On se réveille le matin du jour G (pour gourmandise). L’anticipation du plaisir
à venir est douce. Juste un café et un fruit pour tenir jusqu’à midi. On sait
que ça va être bon, meilleur que n’importe où au monde, et on s’y connaît.
Louise prépare toujours, pour Daniel, des desserts au chocolat noir à se rouler
par terre. François aura choisi des fromages coulants et bien puants pour la
Blonde, qu’il a peut-être ramenés de France exprès. Il va les lui montrer avant
de passer à table. Il sait ce que c’est, le fromage.
Vous décrire le menu ? Voici plutôt en vrac quelques plats mémorables. Les
noms de ces plats font parfois rire, car ils supposent de leurs créateurs une
bonne dose de sérieux. Ce qui n’est manifestement pas le cas. Il y a une
distorsion amusante entre « l’annonce » du plat suivant et la façon bonhomme
avec laquelle il est servi, la joie toute simple de bien manger. C’est ainsi que
le « ravioli
aux champignons sauvages avec sa sauce aux deux truffes »
est servi avec les
fous rires de François qui se rappelle probablement la façon dont il a ramené
ces truffes de Paris. Il y a aussi la « polenta molle à la fricassée de
champignons et gorgonzola », qui n’a de barbare que le nom car le fondant des
saveurs, lui, ne l’est pas du tout. Il y a eu aussi les antipasti de légumes
marinés et grillés, la paella, une bouillabaisse, le magret de canard, la salade
tiède de raie à la confiture d’oignons, des gâteaux aux trois chocolats, la
tarte Tatin aux poires, le petit gâteau tiède et le fondant au chocolat sur
coulis de framboises. Bon, vous voyez de quoi je parle ? On est loin du
saint-barbecue, aussi agréable soit-il, et l’expression gourmande du visage de
François vaut à elle seule le déplacement !
La nappe sera témoin de la bonne qualité du vin au premier grand geste du grand
Daniel. Après deux verres, François entreprendra de taquiner Loulou pour le
simple plaisir de la voir « grimper aux rideaux ». Il y réussira peut-être. Le
Grand adore assister à ces séances. Puis, la sollicitude de la Brune, qui
toujours « prend le bord » de la Blonde. Daniel va conter ses histoires en
s’emmêlant, François répondra par les siennes avec le talent qu’on lui connaît.
Entre deux plats, l’incursion de Jeanne et sa joyeuse (baveuse ?) impertinence : "Quoi, vous mangez encore ? Mais ça fait trois heures que vous
êtes à table ! " Quant aux garçons, c’est généralement aux fromages qu’ils passent à l’attaque :
« Quand est-ce qu’on se le mange le dessert (le ton monte) AU CHOCOLAT ? »
Bref, c’est facile à comprendre, on aime se voir et manger ensemble, bien que ce
ne soit pas tant ce que l’on mange mais la qualité de la compagnie qui importe.
Lorsque celle-ci est aussi agréable que l’assiette, c’est le bonheur. On se
confie nos histoires, nos projets ; les filles et leurs fantasmes de vacances en
solitaire, les gars et leurs voyages en moto.
Mais avant le dessert, que le Grand attend impatiemment –faut voir Louise
l’appâter en lui décrivant la recette- il y a la sacro-sainte promenade. Enfin,
la grande Brune appelle ça une promenade, mais c’est plutôt rapide comme tempo,
pour digérer et faire de la place au fameux dessert.
Que ce soit au Parc de la Montagne de Saint-Bruno, parmi les promeneurs, ou dans
les rues avoisinantes, on marche. Les deux grands bruns aux longues jambes
devant – Louise et Daniel, le gris et la blonde à l’arrière, Loulou et François.
Et ça se confie des secrets, des souvenirs de voyage et n’importe quoi. Au
retour de la « promenade », voici enfin le dessert, et les enfants surgissent.
Joseph dispute le dernier morceau, comme toujours. L’après-midi touche à sa fin.
C’est le moment que choisit François pour nous proposer de descendre écouter un p’tit quelque chose…
On s’extrait de nos chaises, sauf le François, qui est devenu tout léger,
exalté. Pendant que chacun s’installe comme il peut dans le studio qui, même
s’il est bien équipé, n’est pas prévu pour huit, les gars discutent ferme sur
les mérites comparés d’un PF-150 et d’un R-760. Puis on écoute. Quoi ? Ca dépend
des dimanches. Et puis, on ne va quand même pas vendre la mèche. Lorsqu’on a le
privilège d’entendre avant les autres, il faut savoir se taire. Mais bien sûr,
c’est beau !
L’horreur, c’est au retour, vers quatre heures, lorsqu’on rajuste la ceinture de
sécurité en se promettant de ne rien manger jusqu’au lendemain. On croise
nécessairement le Saint-Hubert BBQ, sur la route 116…
"Maman, j’ai faim, qu’est-ce qu’on mange pour souper ? "
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