Québec-Ethiopie
Québec-Rock 1985
Sylvain-Claude Filion

L'événement musical de 1985 est, sans contredit, la
prolifération des disques en vue de soulager la faim en Ethiopie. Après
l'étincelle britannique et la confirmation américaine, voilà que suivent le
Canadiens, Français, Australiens, hispanophones et Québécois Plus qu'une
réaction aux images désolantes que nous offre la télévision. Cette vague de
secours met en relief ce que plusieurs croyaient impossible : notre planète est
devenue un grand village où tout se sait, se voit et s'entend.
C'est pourquoi les Québécois, à l'instar des grands noms du showbiz
international, ont voulu faire leur part. Et il n'en tient maintenant qu'aux six
millions de francophones nord-américains pour que les Yeux de la Faim devienne
une véritable action d'éclat, un lien concret entre ceux qui jouissent et ceux
qui souffrent.
Une vague qui fait le tour de la planète
Le mouvement, à mesure qu'il prend de
l'envergure, rapporte des sommes faramineuses. La chanson "We are the world"
a déjà amassé à elle seule plus de 10 millions de dollars. Et malgré
quelques petits scandales inévitables, des reproductions interdites,
l'événement touche tous les coeurs.
C'est en décembre 1984 que le premier éclair jaillit. Les Britaniques,
naturellement d'avant garde, prennent la bannière de Band-Aid pour enregistrer
"Do they know it's Christmas?". Succès monstre. Les Américains, pour
ne pas être en reste, sont bien obligés qu'eux aussi sont capables. Lionel
Richie et Michael Jackson écrivent "We are the world", numéro 1 sur
le palmarès Billboard trois semaines après sa sortie et installé
confortablement pour un mois. Numéro 1 ensuite au Canada et à bien
d'autres endroits. Suit un album constitué de chansons gracieusement offertes
qui réunit Springsteen, Turner et Prince, le grand absent de "We are the
world". Les artistes canadiens emboîtent le pas, et matérialisent la
chanson "Tears are not enough" sous le nom de "Northern Lights".
Une chanson de Bryan Adams. Claude Dubois, Robert Charlebois et Véronique
Béliveau prennent l'avion à destination de Toronto pour y représenter la
chanson francophone. Ils n'y chantent même pas une ligne chacun : décidément,
nos colocataires canadiens ne ratent pas une occasion de reléguer des québécois
au rôle de 23ième violon. Enfin. L'esprit de la bonne cause interdit toute
dissension. Et le mouvement prend des proportions internationales. Les Français
enregistrent "Ethiopie" ; les Australiens annoncent qu'ils préparent
quelque chose; les hispaniques, Julio Iglesias en tête, concoctent au bord de
la Méditerranée ; les vedettes métal des Etats-Unis promettent une chanson pour
l'automne, les artistes de la Colombie-Britannique enregistrent de leur coté,
et on a vu André Lejeune et Jenny Rock entreprendre une contribution
club/country dans une salle de répétition de Radio-Canada...
Finalement, le Québec entre dans la danse, et tout à fait par hasard,
s'il-vous-plaît. Quand Gil Courtemanche et Jean Robitaille ont présenté leur
chanson à la presse, on n'a pas manqué de leur rappeler que le Québec arrive
encore après les autres. Son âme de journaliste s'animant, Courtemanche
explique qu'il ne sera jamais trop tard, car le problème de la faim en Afrique
n'est pas passager. Ce pourrait être la pire catastrophe humanitaire de cette
fin de siècle. Un véritable génocide naturel. En 1973, la famine avait tué
500 000 Ethiopiens. Maintenant, le compteur tourne dans les les sept chiffres et
c'est le quart d'une population égale celle du Canada qui est menacée.
Et si l'action et son incroyable effet d'entraînement planétaire, paraissent
inopinés, c'est aussi à cause du désintéressement obligatoire des médias
qui doivent délaisser les dossiers trop noirs et fournir des drames toujours
plus frais à leur public avide. Les manchettes s'envolent, mais la calamité
s'installe. Le problème a pris des dimensions inimaginables. Et ce réseau de
bonnes intentions qui colore les palmarès internationaux constitue vraiment le
feeling musical de l'année 1985.
Les chanteurs sans frontières de la fondation
Québec-Afrique
Pendant que le showbiz québécois
se demandait s'il allait se passer quelque chose ici, tirant le coude d'un
Ferland, faisant des clins d'oeil à un Plamondon, ce sont les Français qui
agissent, accueillent dans leur grande famille Diane Tell, Fabienne Thibault et
Diane Dufresne. Trente-cinq artistes en tout qui s'époumonent sur un texte
quelque peu engagé de Renaud, cette nouvelle coqueluche de nos cousins
socialistes. S'auto-baptisent "Chanteurs sans frontières", ils
enregistrent à Paris une chanson simplement intitulée "Ethiopie". Et
là aussi, ça marche.
Au Québec, c'est au compositeur Jean Robitaille que l'on doit l'initiative d'un
enregistrement-bénéfice au profit des affamés de l'Afrique. Oeuvrant depuis
longtemps dans le milieu de la musique, connu surtout pour ses jingles
publicitaires, ses musiques de films ou des albums instrumentaux, Robitaille a
aussi jadis composé pour Ginette Reno, Morse Code et une liste de vedettes de
palmarès d'antan. Un disque pour l'Ethiopie? "Je voulais le faire depuis
quelques semaines", avoue Robitaille qui a mené la production à train
d'enfer pour accoucher d'un "rough mix" sept jours après avoir
discuté de l'idée avec son ami Gil Courtemanche. Journaliste à Radio-Canada,
Courtemanche a servi de catalyseur. Il rencontre Robitaille dans un bar au
retour d'un reportage en Ethiopie et galvanise l'inspiration de son ami. Le
lendemain, Robitaille pour une musique, envoie la cassette à Courtemanche qui
aligne ensuite les mots. "C'est la première fois que j'écris une chanson
confie le journaliste. Je ne connaissais rien là-dedans, j'ai tout découvert
en travaillant avec les autres.
Pour que l'élan se maintienne, il a fallu mener les opérations tambour battant.
Deux journées de studio, mi avril, et trente-cinq artistes programmés à la
demi-heure. Daniel Lafrance, de Paroles&Musique, et Ginette Bonneville, de
Kébéc-Disc, prennent l'affaire en main. On téléphone à tout le monde et
tout le monde accepte, sans même une chicane de vedette. D'ailleurs tout le
monde a été ébloui par le déroulement de ces deux journées d'intense
communication. "Un moment unique, un mélange magique", dira Ginette
Bonneville qui y voit un événement sans précédent dans l'histoire de
l'industrie du disque québécois. jean Robitaille a tout mené d'une main de maître.
"Chacun est arrivé et a fait ce qu'il avait à faire, explique Daniel
Lafrance. Il fallait profiter du climat d'euphorie du moment et y aller à fond
de train. Les artistes n'ont pas eu le temps de poser des questions". Rie
n'a été plus facile que de faire défiler les grands noms de la chanson
québécoise un à un, ou par grappes, derrière les micros. "C'est
surprenant, ajoute Jean Robitaille, mais il n'y a eu aucun problème d'ego. Ils
ont chanté ce que je leur ai demandé de chanter, simplement." Bref, ça
baignait dans l'huile.
Les interprètes qui ont participé à l'enregistrement semblent avoir été emballés
pas l'expérience. pierre Bertrand a souligné l'absence de compétition dans
les corridors du studio pendant que Louise Portal trouvait que tous se sentaient
tellement proches les uns des autres que "ça devrait arriver plus souvent dans
le showbiz". On touche ici une dimension bien particulière du star-system
québécois. Alors que les Français et les Américains devaient réglementer
minutieusement les sessions d'enregistrement afin d'éviter les frottements de
personnalités ("Laissez vos ego au vestiaire"), tous les Québécois
se sont entendus comme dans un party de bureau. Si l'on déplore le manque de
glamour de notre industrie musicale, il faut reconnaître que l'aspect familial
du milieu du disque québécois a aussi, humainement parlant, se bons cotés. Un
peu plus de "gutts" et nous aurions parfaitement pu être les premiers
à enregistrer un disque-bénéfice.
Comme s'il n'y avait pas de crise dans l'industrie
Tour le monde était là. Enfin presque. Claude
Dubois, entrain d'enregistrer son prochain album microsillon à Québec, et
Charlebois, qui fait la promotion de son dernier-né, se sont dispensés de
l'exercice tandis que Véronique Béliveau n'a pas hésité à jouer sur les
deux tableaux. Plusieurs interprètes connus ont sagement rentré dans le rang
des choristes, puisque trente-cinq solistes, c'était déjà pas mal suffisant.
Une autre absente : Ginette Reno, dont l'agenda ne permettait pas d'écarts.
Le 45-tours "Les yeux de la faim" a été mis sur le marché le 13
mai, et la version 12" est sortie la semaine suivante. Déjà, les chiffres
de la pré-vente s'élèvent à 65 000 exemplaires. Disque d'or (50 000 copies
vendues) en partant ! La réalisation de la chanson a mobilisé l'énergie de
pas moins de 250 personnes discrètement, plus un nombre respectable
d'institutions et de maisons impliquées dans la productions du disque, de la
pochette, de la partition, du marketing, de l'administration et du tournage des
vidéos. Sept heures de prise de vue ont été nécessaires pour réaliser le
clip de cinq minutes assorti au 45-tours. Le morceau de résistance est en
quelque sorte un "making of" qui ne saurait tarder. Il ne faut pas
manquer Donald Lautrec qui rocke aux cotés de Céline Dion qui sanglote. La
production de ce disque aurait coûté au-delà de 100 000 dollars s'il avait
été exécuté dans le contexte commercial habituel. C'est là que l'ampleur du
geste impressionne. Quelques heures de travail fournies par chacun et hop !
Voilà un appât de grande classe pour attirer les beaux billets dans le compte
de la Fondation Québec-Afrique. Les fond recueillis seront répartis également
entre OXFAM et Développement et Paix, deux organismes non gouvernementaux
depuis longtemps pour leur implication humanitaire et leur expérience avec les
contrées de la famine.
Maintenant que la poussière est retombée, que les 45-tours s'enlèvent comme
des petits pains et que les yeux de la faim nous regardent, la chanson
québécoise semble avoir pris un intéressant coup de fierté.
Daniel Lavoie et Martine St-Clair
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