Le millénaire sera amoureux

 Femme Plus, Avril 2000
Par Anne-Marie Cloutier 

Daniel Lavoie et Louise Dubuc

 C'est seulement la deuxième fois qu'ils se font photographier ensemble. Une quasi-exclusivité dont on se régale. Pour représenter le désir, le vrai, celui qui dure, aurait-on pu trouver un couple plus lumineux, des porte-parole plus radieux? Mais si on leur demande de parler de leur première rencontre, du premier regard qui a décidé de tout, de la seconde qui a changé le cours de leur vie à tous les deux, on se heurte à un silence éloquent, appuyé par l'échange d'un long regard complice. «Nos débuts? Ils nous appartiennent», finit par dire Louise. Pas besoin d'un doctorat en journalisme pour voir que ces deux-là ont une intimité tricotée serré. Garantie étanche à la curiosité médiatique.
 
 Tout ce qui s'est passé après le «big-bang», toutefois, ils en parlent volontiers. Mariés depuis 12 ans, ils sont tous deux amoureux de la nature, «pour son silence», dit le chanteur. Ils coulent des jours heureux sur une ferme à la campagne, près de la frontière américaine, avec Gabrielle, 15 ans, fille de Louise, passionnée d'équitation depuis l'âge de neuf ans, et Joseph, 10 ans, «leur fils à tous les deux», qui peut chanter deux heures de suite en voiture et dont la mère trouve qu'il a une «très belle voix». Mathieu, 27 ans, fils de Daniel Lavoie, étudiant à Polytechnique («il pourra bientôt être un répondant pour mes demandes de passeport!») et spécialiste de flamenco, ne vit pas là mais demeure en contact étroit avec eux.
 
Baignant dans la chlorophylle, un studio de deux étages tient le chanteur occupé, parfois de 6 h du matin à 10 h du soir. Parce que Daniel Lavoie est un homme industrieux. Content de se lever pour aller travailler. Des projets plein la tête. «Attention, pas workaholic! nuance Louise. C'est un grand travailleur, mais il est capable de s'arrêter.» Quand il le fait, c'est pour sarcler, piocher, biner, émonder, semer, récolter, bouturer. Jardiner, quoi. Sa deuxième passion, Louise s'en réjouirait plutôt. «Le jardinage, ça garde un homme à la maison», dit-elle en souriant. «C'est quand même mieux que le golf, renchérit-il. Je ne suis vraiment pas un mari fatigant!»
 
 Quant à Louise Dubuc, Loulou pour les intimes, sans être un personnage public, elle est loin d'être étrangère au showbiz. Productrice et éditrice de Daniel Lavoie, elle collabore aussi à plusieurs textes de ses chansons. Elle est partie intégrante de toutes les étapes de sa carrière et de sa vie. D'ordinaire, Louise aurait discrètement assisté à la séance de photos, veillant à ce que son homme soit pris sous le meilleur angle, de la même façon qu'elle fait défiler, avec une mémoire photographique, les dates importantes de l'échéancier à venir. D'ailleurs, même si elle se dit peu bavarde, elle parle nettement plus que lui et semble de tempérament plus spontané, mais freine souvent ses élans en court de route, inquiète de trop ou de ne pas assez en dire. Il intervient de temps à autre, pondère gentiment ses propos, et, pour faire passer le temps plus vite, lance ici et là des traits d'un humour farfelu, charmant, mais qu'il semble retenir aussitôt, alors qu'on aurait payé cher pour en entendre davantage.

Une PME familiale 

Bref, un couple heureux et sans histoires, malgré une vie nettement plus trépidante que la moyenne. «On se ressemble assez pour se comprendre, on est assez différents pour être complémentaires, résume Louise. Là où ça accroche le plus souvent, c'est à cause de nos attitudes opposées envers les enfants. Comme j'ai été élevée de manière libérale, j'ai tendance à être plus sévère. Et Daniel, qui a eu une éducation stricte, est beaucoup plus permissif.»
 
En ce moment, c'est le beau fixe. Le couple traverse même une période nirvanesque, bienvenue après une longue traversée du désert, sur le plan financier s'entend. Faut-il rappeler «l'affaire», largement couverte par la presse à l'époque? Il y a eu la fermeture de la maison de disques que Lavoie avait fondée avec un associé, la rupture avec ledit partenaire et, surtout, la faillite personnelle spectaculaire qui s'est ensuivie, il y a un peu plus de cinq ans.
 
 À ces tracas et déceptions, Daniel Lavoie a répondu obstinément par le travail, multipliant les projets, musiques de films, albums pour enfants (les Bébé Dragon 1 et 2), réalisations d'albums pour d'autres chanteurs, etc. Jusqu'à la victoire symbolique du mois d'octobre dernier: la sortie de quatre coffrets de deux disques chacun, dont les bandes-maîtresses étaient «gelées» dans les voûtes de la compagnie EMI en France, enfin récupérées et «remastérisées» sous une nouvelle étiquette, Smatt/GSI. Affaire classée: ils ont gagné la guerre.
 
 Indirectement, le coup dur a eu aussi des retombées positives. «Quand Daniel s'est retrouvé tout seul, raconte Louise, il lui fallait quelqu'un rapidement pour s'occuper de ses affaires. Comme il était souvent parti, j'ai commencé à prendre en charge certains dossiers. Progressivement, nous sommes devenus une petite entreprise familiale, gérée de chez nous...»
 
 «Nous nous sommes rendu compte, ajoute Daniel, que tous les couples qui tenaient le coup longtemps, malgré le showbiz, travaillaient ensemble. Je pense à Robert Charlebois et Laurence, Richard Cocciante et Catherine, Luce Dufault et Jean-Marie. Et puis, souvent, dans le milieu, une femme de vedette est perçue comme une parure. Dans notre cas, on ne se demande pas ce que Louise fait avec moi. C'est mon éditrice et ma productrice! Elle parle d'égal à égal avec tout le monde.»
 
 Ce qui provoque parfois de comiques quiproquos. «En France, dit Louise, je me présentais comme son attachée de presse et je demandais la même chambre d'hôtel que lui. C'était très drôle: Daniel me trompait avec sa femme!»
 
 Bachelière en communications, Louise aime l'écriture et les mots. Lui, il écrit une chanson et quand il lui manque une ligne, l'inspiration de sa femme prend le relais. Il pond un texte, elle le corrige. La collaboration s'accentue. Certaines chansons sont carrément écrites à deux. «Alors, de ligne en ligne, j'ai jugé que le nom de Loulou devait paraître sur les albums avec le mien.»
 
 Ont-ils gardé un goût amer de leurs difficultés d'il y a quelques années? «Ni l'un ni l'autre, on n'est porté à la rumination. Je vous le jure, j'ai tout oublié ce qu'on a pu me faire! affirme Daniel Lavoie. Je n'ai de ressentiment pour personne.» «Pour ma part, reprend Louise Dubuc, j'ai toujours vécu au jour le jour. Et puis, on apprécie d'autant plus ce qui nous arrive maintenant. On a expié, on gagne notre ciel, s'esclaffe-t-elle. Même si ça va parfois très, très vite...»

À Notre-Dame, pour faveurs obtenues

«Ça», c'est Notre-Dame de Paris. Le «billet de loterie», l'aventure exaltante qui les emballe encore comme au soir de la première, au Palais des congrès, à Paris. «On sentait le public monter, monter, monter... C'était fabuleux.» Quand Daniel Lavoie en parle, sa voix s'étrangle encore.
 
 En septembre 1998, la famille Lavoie, Daniel, Louise, Gabrielle et Joseph, s'exilent à Paris pour cinq à six mois. «J'avais demandé, raconte Daniel, que notre appartement soit situé dans le XVIIe arrondissement, près du Palais des congrès, où on présentait Notre-Dame. Je voulais m'y rendre et rentrer à pied et je savais que, si les enfants voulaient me rejoindre, ils n'auraient pas à prendre de taxi.» «Le samedi soir, dit Louise, Gabrielle sortait avec des copains et allait rejoindre Daniel après le spectacle. Elle avait son passe (ils disent le passe en France...) et ils rentraient tous ensemble. Le samedi après-midi, c'était Joseph.» Selon son père, Joseph est devenu un véritable «rat de théâtre», à l'aise dans les coulisses comme un capitaine dans les coursives de son navire, toujours réfugié dans le restaurant du troisième sous-sol réservé à l'équipe du spectacle. Sa deuxième passion: l'Arc de Triomphe. Louise se rappelle les samedis soir où son fils et elle remontaient les Champs-Élysées jusqu'au monument illuminé. «Il était fasciné par les inscriptions qu'il essayait de déchiffrer. On achetait des châtaignes grillées, on s'asseyait tous les deux et on regardait l'Arc.»
 
Un séjour idyllique, mais différent pour chacun. Les enfants se sont adaptés à Paris comme un charme et ont même pleuré en partant. Si Louise évoque ces six mois avec chaleur, elle regrette que le quotidien, les devoirs des enfants, etc., l'ait parfois empêchée de partir à la découverte. Quant à Daniel Lavoie... l'emballement pur. Ce qui ne veut pas dire qu'il ait consacré son séjour au tourisme. Tous les soirs, il était Frollo, le curé qui se meurt de désir pour la belle Esmeralda et devient fou. Et, à son insu, le chanteur est devenu ce qu'il appelle un «athlète du diaphragme». Des muscles se formaient au niveau de son estomac, qui lui donnaient un profil plus... bedonnant. «Tous les "garçons" (à Paris, on appelait les chanteurs québécois les "garçons") ont développé ce "ventre", s'exclame Louise. Sauf Luck (Mervil), peut-être.»
 
 Après le spectacle, donc, Frollo dévorait un souper avec l'équipe et rentrait chez lui à une heure du matin. Entre nous, quel meilleur moment pour travailler! «En fait, j'ai entretenu mon décalage horaire. Après le show, j'étais très éveillé, j'en profitais donc pour composer des chansons, travailler jusqu'à 3 h ou 4 h du matin, j'allais dormir jusqu'à midi, heure de Paris, ce qui correspondait à 6 h du matin au Québec, exactement l'heure à laquelle je me lève. La nuit, c'était plus silencieux, beaucoup plus propice au travail...»
 
Au moment de la rencontre, il s'apprêtait à repartir, pour une tournée d'un mois en France. Louise irait le rejoindre aussi souvent que possible. En avril, grand départ pour... Paris, où la troupe de Notre-Dame répétera le show qui sera présenté à Londres, en juin, juillet et août, avec prolongations possibles en septembre. Sans parler de la sortie de son album au Québec à l'automne prochain. «Londres, ce sera forcément très différent. Pendant l'été, les vacances...»
 
Mais pour le moment, ils se dépêchent d'avaler la dernière bouchée du plat de fromages, une passion commune. Démoniaque, Daniel Lavoie affirme même, imperturbable, en avoir planté dans sa campagne... «Des plants très rares de fromage de Russie. Je vous assure, c'est très, très bon.» Ils n'ont plus grand temps, ils s'en vont au Théâtre Saint-Denis, voir la nouvelle distribution de Notre-Dame de Paris. «Ce sera la première fois que je vois le spectacle. Quand on est sur scène, on ne voit rien des mouvements d'ensemble, à cause des éclairages.»
 
Je ferme mon enregistreuse. Leurs visages se détendent instantanément. Comme par miracle, les confidences fusent, les langues se délient. Dommage que tout cela soit off the record... 

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