"Moi, mes chansons"
Interview Radio Canada - Juillet 2000
Mario Proulx
Daniel,
la musique dans ta vie, ça remonte à très très loin, à ta petite enfance en
fait...
Daniel Lavoie : Oui ça remonte à ma plus tendre enfance. J’avais trois ans
je crois et j’écoutais déjà l’opéra avec ma mère,
qui était une fanatique de chant classique d’opéra. Elle avait
plusieurs opéras complets chez nous et elle me faisait écouter et suivre les
opéras avec le livret. Donc je me souviens, déjà à l’âge de trois, puis
quatre ans, je chantais des airs d’opéra pour ma mère. Elle me faisait
chanter et puis je trouvais ça extraordinaire. Ma mère était chanteuse, elle
chantait dans les chœurs.
Eventuellement ma mère a chanté dans le chœur d’un Opéra à Winnipeg parce
que c’était son rêve dans la vie. Quand ils ont quitté la campagne pour
aller vivre à la ville ma mère tout de suite a fait ce qu’elle avait
toujours rêvé de faire, c’est-à-dire prendre des cours de chant. Elle a
pris des cours de chant jusqu’au jour où elle a pu faire partie du grand chœur
de l’Opéra de Winnipeg. Et elle a chanté dans deux opéras, et je crois que
ça a été les points culminants de sa vie musicale parce que c’était un
grand rêve qui venait de s’accomplir.
Et donc elle doit
être assez fière de son fils ?
Daniel Lavoie : Ben je ne sais pas… il faudrait lui demander. Je pense que
oui, je pense que oui, les parents sont toujours fiers quand leurs enfants réussissent,
puis bon j’ai pas été un mauvais fils malgré tout.
Et toi, est-ce que
tu as eu une formation musicale classique, comment ça s’est passé ?
Daniel Lavoie : J’ai commencé à prendre des cours de piano chez les bonnes sœurs
de mon village quand j’avais cinq ans. Ma mère
avait toujours rêvé justement de prendre des cours de piano, elle
n’avait pas pu en prendre parce qu’elle vivait trop loin du village, et donc
j’ai commencé, moi, sans vraiment savoir si j’aimais ça ou pas. Je me
souviens que j’ai détesté ça pendant bien des années pour la simple raison
qu’il fallait que j’y aille tous les jours pratiquer mon piano chez les sœurs
parce qu’on n’avait pas de piano chez nous. Donc tous les jours, pendant que
les copains allaient jouer, moi je devais prendre mes cliques puis mes claques,
puis marcher un demi kilomètre jusqu’au couvent des bonnes sœurs, puis
pratiquer mon piano. Puis après ça deux jours par semaine en plus il y avait
la leçon et je ne peux pas dire que j’aimais ça beaucoup. Mais j’avais une
très bonne oreille et j’apprenais très vite, donc j’ai fait des cours
pendant je ne sais pas, sept ans, huit
ans de piano, et au bout de huit ans je me suis rendu compte que je savais plus
ou moins lire parce que j’avais tout appris à l’oreille. Tous les morceaux.
La maîtresse les lisait une fois pour moi, les jouait une fois pour moi au
piano, je l’entendais et mon oreille se souvenait de la partition et je
l’apprenais comme ça. Je savais lire mais pas vraiment assez. Je n’avais
qu’à le jouer une fois, à déchiffrer le morceau une ou deux fois, puis je
le savais par cœur. Ce qui faisait que je n’apprenais jamais à lire et
maintenant, maintenant ça fait… coudonc… ça fait trente cinq ans, quarante
cinq ans que je fais de la musique et je sais déchiffrer une partition,
n’importe laquelle, mais j’apprends une partition par cœur. Et je le
regrette beaucoup d’ailleurs parce que c’est une des choses que j’aurais
voulu faire dans la vie, c’est lire la musique, prendre une partition de
Chopin ou de Bach et la lire immédiatement. Mais je me suis rendu compte que
j’ai juste pas la patience, parce que de commencer à zéro pour apprendre à
lire, je me retrouve toujours à pratiquer pendant une journée, deux jours,
trois jours, puis là je commence à écrire des tounes, puis j’oublie que je
suis en train de pratiquer, puis je pars sur autre chose complètement. Donc je
n’ai vraiment pas la concentration nécessaire pour apprendre à lire la
musique.
Tes influences
musicales à travers les années ont dû changer beaucoup. Est-ce que tu te
souviens au départ ce que c’était ? Bon, il y a eu la musique classique
quand tu étais tout petit puis après ça, ça a probablement évolué avec
l’âge. A l’adolescence c’était, bon,
les groupes rock, les
Beatles probablement j’imagine un peu ?
Daniel Lavoie : Oui les Beatles… Les Beatles, Paul Simon, Gordon
Lightfoot, Joni Mitchell, Hank Snow, Hank Williams..
Ah oui, country.
Daniel Lavoie : Tout ce que j’ai rencontré qui m’intéressait. Je me
souviens, ma mère avait acheté une collection de disques du monde, de musique
du monde (à l’époque ça se vendait beaucoup des collections, un coffret de
toutes sortes d’affaires pour quinze piastres) et j’avais découvert le
calypso, j’avais découvert les musiques des Antilles, les musiques
africaines. J’ai toujours été très très intéressé à toutes les formes
de musique sans exception vraiment. Quand j’aimais ça, j’aimais ça, et
c’est resté pareil. C’est toujours pareil.
Aujourd’hui écoutes-tu
des choses en particulier ou c’est à peu près tout ce qui t’arrive aux
oreilles d’une façon ou d’une autre ?
Daniel Lavoie : Je suis très sélectif, c’est-à-dire que j’aime la bonne
musique, ce qui est bien fait, ce qui sonne vrai et quand je sens que les
musiciens possèdent bien leur matière. Je n’aime pas la musique « phony »,
la musique faite pour vendre du disque, la musique qui manque de sincérité, la
musique en plastique, les recettes, donc j’ai tendance depuis quelques années
et surtout grâce à la mode, qui est revenue un peu à ça, à écouter
beaucoup les musiques du monde. J’aime beaucoup les tangos, la
musique indienne, énormément, la musique arabe, la musique
celtique, dernièrement la musique cubaine qui est très à la mode mais je
trouve ça extraordinaire, les musiques brésiliennes, les musiques sud-américaines,
les musiques mexicaines, les musiques… Ces musiques-là m’ont toujours
fasciné et de plus en plus on trouve des disques de qualité qui nous viennent
de partout et ça je suis très heureux.
Et ça enrichit
l’âme aussi, ça fait voyager.
Daniel Lavoie : Ca nous fait voyager, ça nous transporte ailleurs, et ça fait
ce que la musique doit faire, ça nous fait vivre des émotions et des climats
extraordinaires.
A partir de quand,
Daniel, tu as su que tu allais faire de la chanson, que ce serait ton métier ?
Daniel Lavoie : Ca ne s’est jamais vraiment décidé. Si tu veux la vérité,
je ne pensais pas faire de la musique mon métier quand j’étais plus jeune.
Je savais que j’avais beaucoup de facilités pour la musique et je faisais
toujours ça quand je ne trouvais pas un job ailleurs, je me disais « tiens,
je vais faire de la musique », je me retrouvais toujours…
Pourquoi travailler
quand on peut s’amuser ?
Daniel Lavoie : Pourquoi travailler quand on peut s’amuser. Et je crois que
c’est ma paresse naturelle qui a fait qu’un jour je suis devenu musicien,
c’est parce que je retombais toujours sur la musique, parce que c’est ce que
je faisais de mieux, c’est là
que j’avais le plus de facilité.
Au
début des années 70 tu vas devenir pianiste de cafés et piano-bars, ça a eu
son utilité tout de même. Ca c’est quand tu es arrivé au Québec. Tu as
fait des tournées dans les cafés, tu as joué…
Daniel Lavoie : Je suis arrivé au Québec avec un groupe de musiciens avec
l’intention de profiter de la très bonne réputation des filles québécoises
et de boire et de faire le party pendant le plus longtemps possible. On avait
tous vingt ans, vingt et un ans et notre but c’était de s’amuser beaucoup.
J’espère que
vous n’avez pas été déçus à l’époque quand même ?
Daniel Lavoie : Ben on l’a été un petit peu. Les québécoises ont été à
la hauteur de leur réputation, mais la tournée ne l’a pas été. C’était
très très dur. J’ai découvert pour la première fois de ma vie la misère
et les temps durs. J’avais toujours vécu dans un milieu protégé, au collège,
pensionnaire chez les jésuites, c’était quand même très confortable, très
douillet. Et là je me suis retrouvé dans des hôtels de quatrième classe avec
dix piastres par semaine quand on avait payé les instruments et tout ce qu’il
y avait d’argent de poche pour manger, pour s’habiller, et donc j’ai vécu
vraiment une année et demi de temps assez difficiles . Ce qui m’a fait
d’ailleurs remettre en question la musique complètement, parce que je me suis
rendu compte que la vraie vie c’était drôlement différent de ce que
j’avais fait à Winnipeg et à St Boniface quand j’avais des jobs assez
facilement dans les boîtes, etc. Donc là je suis devenu marin pendant un bout
de temps. Je suis parti faire le pouce en Europe. J’ai arrêté pendant une
année puis je suis revenu au Québec après ça, parce que je m’ennuyais du
Québec quand même. Je n’avais plus envie de retourner au Manitoba. Puis là
j’ai cherché des jobs ici et là, je n’en trouvais pas qui me faisaient
plaisir, donc je suis retombé sur la musique. J’ai été voir une agence un
jour, je leur ai dit « je voudrais du travail comme musicien, qu’est-ce
que je peux faire ? ». Ils m’ont demandé « sais-tu chanter ? ».
J’ai dit « oh, plus ou moins ». « Sais-tu jouer du piano ? »
J’ai dit « plus ou moins ». Puis ils m’ont dit « ben tu
vas faire du piano-bar ». J’ai dit « ça fait quoi un gars de
piano-bar ? ». Ils m’ont dit « ben tu chantes des chansons
dans des bars ». J’ai dit OK. Alors je suis rentré chez moi et j’ai
sorti toutes les chansons que je
connaissais de Jean-Pierre Ferland, Gilles Vigneault, Félix Leclerc, Gilbert Bécaud,
Charles Aznavour, quelques-unes des miennes, et j’ai tout transcrit ça sur
des petits cartons. Et deux semaines plus tard je me suis retrouvé à Baie St
Paul dans un piano-bar à jouer, à faire du piano-bar. J’ai fait ça pendant,
oh, un an à peu près. Un an où je travaillais un mois sur deux, parce que
c’était très payant, donc je gagnais beaucoup d’argent en un mois puis là
j’arrêtais de travailler pendant un mois, je retournais...
Pour dessoûler
aussi peut-être ?
Daniel Lavoie : Oh non, je ne buvais plus beaucoup, là ! Mon année de
rock and roll m’avait convaincu que ce n’était pas ça les grands plaisirs
de la vie. Le point culminant de ma
carrière de piano-bar a été le café St Jacques, qui était un café très
connu à l'époque sur la rue Ste Catherine. Et là Yvan Dufresne, qui était à
l’époque directeur de London, des disques London, m’avait entendu, et il
avait trouvé que j’avais beaucoup de potentiel. Il m’avait fait jouer une
couple de mes tounes, puis il avait
trouvé ça pas mal. Puis il m’a dit « on va te faire faire un disque ».
Et là il m’avait présenté à Gilles Valiquette. Il m’a dit ça
« prends un producteur parce que tu n’as jamais fait ça, un disque,
faudrait que tu travailles avec quelqu’un qui a déjà fait un disque ».
Et Gilles Valiquette, c’était « monsieur Gilles-je suis cool-Valiquette »
à l’époque, donc il était très populaire, très connu et en plus il avait
une passion pour la technique. Donc on a fait un premier disque ensemble
effectivement.
Et c’est passé
inaperçu.
Daniel Lavoie : Relativement inaperçu. Relativement inaperçu. Il y a une
chanson qui s’est dégagée de ce disque-là.
Daniel Lavoie : C’est
J’ai quitté mon île.
Daniel Lavoie : J’ai quitté mon île,
mais elle avait été sous produite. Elle a été sous produite pour la simple raison que quand on a eu terminé le disque on
s’est rendu compte qu’on avait vingt-neuf minutes de musique. Et Gilles il
dit « on ne peut pas faire un disque avec vingt-neuf minutes de musique,
on en prend une de plus ». J’ai dit « ben écoute j’ai une
chanson que j’aime et je trouve que peut-être ce ne serait pas vraiment une chanson de disque,
mais il faudrait la mettre » . C’était J’ai quitté mon île. Donc il dit « ben écoute, va dans le
studio, puis fais-la ». C’est là que j’ai pris ma guitare (à l’époque
je jouais surtout du piano) et j’ai joué J’ai
quitté mon île à la guitare. Puis après ça on a mis un petit peu
d’instruments par dessus, et c’est la version qui est sortie sur le disque,
qui est toujours là d’ailleurs. Mais c’était sous produit et donc pas très
radiophonique. Donc la seule chanson peut-être qui avait un grand potentiel
commercial n’a pas eu de grande carrière commerciale.
Mais c’est la
seule qui est restée
Daniel Lavoie : Etonnamment c’est la seule qui est restée de
l’album, oui. Pas étonnamment, c’était la meilleure chanson de l’album.
Superbe chanson.
Daniel Lavoie : Oui. Ca a aussi
fait par contre que le prochain album, je l’ai fait tout seul avec un piano
puis Yves Lagacé aux percussions, parce que je n’avais plus de budget. Le
premier disque n’ayant pas vendu, il n’était pas question d’en faire un
deuxième. Les compagnies de disques ne misaient pas très fort sur le deuxième
quand le premier ne vendait pas. Donc le deuxième, je l’ai produit moi-même.
Le deuxième,
est-ce que c’est Berceuse pour un lion ?
Daniel Lavoie : Berceuse pour un lion,
oui.
En 77.
Daniel Lavoie : Oui, voilà.
Sur ce disque-là,
on retrouve donc Berceuse pour un lion, une
superbe chanson, Dans l’temps des animaux qu’on connaît, Commercial pour un jet, Bien
chez nous et La vérité sur la vérité.
Te souviens-tu de l’histoire de cette chanson-là ? Est-ce qu’il y en a
une ?
Daniel Lavoie : Oh oui, c’est une période où j’étais très désillusionné
par tout ça parce que j’avais vécu quand même, comment je dirais… mes rêves
avaient été un petit peu abattus par…
Malmenés…
Daniel Lavoie : Malmenés par l’insuccès du premier disque. Donc je n’étais
pas amer, mais je commençais à me rendre compte qu’il y avait une autre réalité
que celle du collège des jésuites. Et c’était le début de ma période
philosophe. Et La vérité sur la vérité, c’est vraiment un exemple flagrant de
ça. J’essayais de découvrir la vérité, mais je me rendais compte qu’il
n’y en avait pas, et donc j’avais écrit La
vérité sur la vérité. Je trouvais ça à la fois drôle, j’essayais de
faire de l’humour qui ne l’était pas, qui n’était pas très drôle
finalement. Je pense que j’ai continué à faire ça pendant bien des années.
Ca faisait des chansons qui étaient…
Un peu cyniques
peut-être ? Désabusées ?
Daniel Lavoie : Pas cyniques, sarcastiques, un peu ironiques, non, pas désabusées,
j’essayais de dégager dans la tristesse du monde quelque chose de quand même
drôle. Ca ne se comprenait pas toujours, ce n’était pas toujours évident
mais je sais que ce disque-là, entre autres, est un disque où il y a beaucoup
de ça. Dans L’temps des animaux
c’est un peu ça, c’est la première chanson écologique que j’ai écrite,
où je parlais du monde qui s’effondrait, qui se polluait à vue d’œil, et
j’essayais de le faire d’une façon drôle. Et puis pareil comme
Dans l’temps des animaux c’était
à la fois drôle, mais c’était quand même très sérieux. Et La vérité c’est pareil.
Donc
ça, c’était à peu près en 77. A peu près à ce moment-là tu vas aller
t’installer à la campagne, en Beauce, à St Côme, où tu vas écrire un de
tes meilleurs albums, Nirvana bleu, qui va sortir deux ans plus tard, en 79. Aujourd’hui
encore tu vis à la campagne, ça c’est important pour toi, pour ton
environnement personnel, ton écriture aussi peut-être ?
Daniel Lavoie : Oui, je supporte très mal la ville. J’aime beaucoup aller à
la ville visiter. J’aime bien passer des après-midi, des soirées à la
ville, mais il faut que je me réveille à la campagne. C’est, je ne sais
pas… c’est fondamental.
Est-ce
que ça te facilite la tâche d’être à la campagne, je veux dire, est-ce que
c’est un environnement où tu es plus inspiré, disons où tu te recueilles ?
Daniel Lavoie : Plus concentré, je suis beaucoup plus concentré à la
campagne. Je contrôle plus où je m’en vais dans ma journée, donc j’arrive
beaucoup plus à me concentrer et écrire. Je trouve que je fais de bien
meilleures choses à la campagne que je ne faisais à la ville. A la ville, j’étais
très influencé par tout ce qui se passait, puis toute l’inspiration qui est
plus comme un gribouillage, comme du graffiti sur les murs, ça devient trop
d’inspiration et tu n’arrives pas à discerner le bon du mauvais, je trouve,
en ce qui me concerne en tout cas. Alors qu’à la campagne, le silence permet
justement de distinguer plus en tout cas le bon du mauvais.
Sur Nirvana bleu il y a une espèce d’unité organique, c’est un
disque qui se tient. Est-ce que tu te souviens de l’état d’esprit dans
lequel tu l’as écrit ?
Daniel Lavoie : Oui, ça a été écrit dans ma maison, à la campagne, je
n’avais rien d’autre envie à faire, sauf faire ce disque. C’est une période
de ma vie perturbée beaucoup, émotivement. J’avais un couple qui était en
train de se désagréger. J’avais un petit garçon, qui a maintenant 25 ans
mais qui a l’époque avait 4 ans, 5 ans, et je vivais très pauvrement. Je
n’avais pas de revenus, ou à peu près pas. Je gagnais un petit peu de télévision
ici, des fois j’acceptais de faire une semaine ou deux de piano-bar quelque
part pour essayer de survivre. Et j’avais, grâce quand même au succès de La
vérité, puis du Temps des animaux et
tout, j’avais quand même de l’argent pour faire un nouvel album, et j’étais
décidé que ce serait un bon album. En tout cas, de tous mes disques, il y en a
deux ou trois vraiment que j’aime
encore. Que j’aime, c’est-à-dire que je pourrais écouter. Je ne les écoute
pas, mais je pourrais les écouter s’il fallait, et Nirvana bleu en est un.
Oui, il y a
plusieurs belles chansons en tout cas sur ce disque-là, Angéline,
Sans importance, Mes vacances d’été qu’on entend encore à la radio assez régulièrement,
Allume la TV et puis la fameuse Danse
du Smatte, mais la plus belle, et elle fait toujours partie de ton spectacle
quand tu fais la tournée, c’est Boule
qui roule, qui raconte en quelques mots, mais je dirais avec une grande
justesse, l’alchimie miraculeuse d’un coup de foudre. Comment t’était
venu ce texte-là, t’en souviens-tu ?
Daniel Lavoie : Oh oui.
–Sûrement.
Daniel Lavoie : Oui, oui. Mon ex-blonde, parce qu’à l’époque on était
devenus presque des ex, était partie voir son chum à Montréal et elle avait
emmené notre fils. Donc j’étais tout seul à la campagne, et je me souviens
j’avais décidé un soir d’aller veiller à St Georges de Beauce. J’avais
quatre piastres dans ma poche, je pense, je ne pouvais pas veiller longtemps, et
je m’étais retrouvé dans un bar tranquille à St Georges de Beauce.
Et puis j’étais rentré dans un petit bar tranquille où il n’y avait
personne. Puis donc je me suis assis au bar, puis là il y a une waitress, la
waitress, la barmaid, qui est venue me parler, et puis bon, on n’avait rien
d’autre à faire. Elle, elle n’avait personne à qui parler sauf moi, et moi
je n’avais personne à qui parler sauf elle. Donc on s’est parlé comme ça
toute la soirée, et j’ai imaginé un coup de foudre. Parce qu’il n’y a même
pas eu un coup de foudre, je ne l’ai pas revue cette fille-là, ça s’est
complètement passé dans ma tête. Mais je ne sais pas, il y a eu un déclic
qui s’est fait dans ma tête ce soir-là, et je suis rentré chez moi et
j’ai fait cette chanson-là pendant la nuit. Et j’ai compris, à travers
cette chanson-là et à travers cette rencontre-là, je ne sais pas pourquoi, ma
vie a eu un sens. Et depuis, depuis ce soir-là, je n’ai jamais eu de problème
avec l’existence, je n’ai pas eu de problème de mort, de vie. J’ai
compris la vie, la mort, l’existence, l’univers, les planètes, en une soirée
et en une nuit d’illumination extraordinaire. Et je peux te dire que je n’ai
jamais connu l’angoisse depuis. L’angoisse existentielle s’est résorbée
complètement dans ma tête et dans mon âme ce soir-là et avec cette chanson-là.
Demandez-moi pas comment ça s’est fait ou comment ça se fait ou pourquoi,
comment, mais je sais que depuis ce temps-là je vis complètement en paix avec
l’univers. Je n’ai peur ni de mourir, ni de vivre, et que le ciel me tombe
sur la tête ne m’inquiète plus du tout, et c’est étonnamment à travers
Boule qui roule. Je ne sais pas pourquoi.
Daniel, ce disque, Nirvana
bleu, qui paraît donc en 79, va te permettre de faire une première
incursion en France.
Daniel Lavoie : Sais-tu, j’ai eu un grand succès d’estime avec Nirvana bleu. Je crois qu’il n’y avait pas de disque de ce genre
qui se faisait à l’époque en France. Il y a beaucoup de gens du milieu, qui
avaient entendu le disque, qui sont venus me voir. J’ai rencontré beaucoup du
milieu français à travers ce disque-là. Mais le succès français n’a pas
été avant bien plus tard.
Bien plus tard.
Daniel Lavoie : Bien plus tard.
Mais quand même tu
avais fait un petit trois semaines là à Paris, au Petit Montparnasse, ai-je lu.
Daniel Lavoie : Oui, oui, mais il y avait huit personnes dans la salle. On était
parfois plus de monde sur la scène que dans la salle. Il y avait une pièce de
théâtre à 7 h, et à 9 h il y avait mon show. Donc les comédiens finissaient
à, je ne sais pas, 8 h, 9 h moins le quart, et nous on faisait notre set up
vite, vite, vite, vite, puis là le public rentrait. A la fin on a réussi à
remplir je crois le Petit Montparnasse. Pour la dernière semaine on a joué
peut-être à 50 et 75 et même peut-être 100 %, oui mais il y avait là 75
personnes maximum dans cette salle, donc il ne fallait pas trop trop se taper
dans le dos.
Ca fait des beaux
souvenirs quand même.
Daniel Lavoie : Ca fait des très beaux souvenirs oui, je me souviens que ça a
été une période très fertile.
En 84, alors là,
c’est la consécration avec un album très important, Tension
Attention, qui comporte un très grand titre, Ils s’aiment. Cet album, c’est le fruit d’une collaboration
avec un autre auteur-compositeur, Daniel DeShaime, ainsi qu’avec un réalisateur
britannique.
Daniel Lavoie : John Eden, qui venait de faire deux gros hits sur la planète.
Et donc c’était un réalisateur anglais très connu et très compétent, puis
on avait réussi à le convaincre de venir réaliser mon album à Québec.
Mon Dieu.
Daniel Lavoie : Et on s’est enfermés dans un studio de PSM à Québec, vivant
à l’hôtel, loin des enfants, loin de la famille, et vraiment en laboratoire
pendant deux mois ou trois mois, et on a fait l’album Tension
Attention. Ca a été un travail très concentré et, je me souviens, j’ai
beaucoup, beaucoup aimé travailler avec Daniel DeShaime à l’époque. On
avait une entente merveilleuse, on se comprenait très bien, et il y avait une
alchimie qui était fabuleuse avec le réalisateur. Et ça a donné, ce qui est
inévitable quand tu as une équipe de gens qui travaillent bien, qui sont compétents
et qui y mettent leur cœur et qui travaillent ensemble pour un but précis. Et
j’ai eu l’exemple beaucoup d’années plus tard avec Notre
Dame de Paris, où j’ai rencontré toute une équipe de gens très compétents,
qui possèdent bien leur travail et qui, par un miracle, travaillent tous
ensemble et travaillent tous vers une direction. C’est quasiment inarrêtable,
ça. C’est très, très rare, d’ailleurs, de trouver. On le dit toujours,
une équipe de hockey n’a pas besoin d’avoir des grands joueurs quand tout
le monde travaille ensemble, alors tu t’imagines quand tu as tous les bons
joueurs, des gens compétents qui travaillent ensemble, c’est inarrêtable,
pas moyen de l’arrêter. C’est ce qui est arrivé avec Tension
Attention, c’est ce qui est arrivé avec Notre
Dame de Paris 20 ans plus tard, ou
15 ans plus tard. Je l’ai bien vu, senti, je l’ai senti, je voyais cette équipe
qui travaillait ensemble, il n’y avait pas de chicane, ça se faisait
vraiment, c’était une équipe qui travaillait, qui fonctionnait bien
ensemble.
Avec Daniel
DeShaime, c’est la coécriture aussi, c’était nouveau ça.
Daniel Lavoie : Oui, je n’avais jamais fait ça.
Comment tu en es
arrivé à ça ? Parce que tu aimais ce que Daniel faisait ou…
Daniel Lavoie : La raison pour laquelle j’ai décidé de travailler avec
Daniel en coécriture, c’est que la plupart des chansons, la moitié des
chansons, avait été écrite en anglais, et il fallait que je les adapte en
français, et souvent j’arrivais à un mur en traduisant la chanson.
Ce n’est pas évident…
Daniel Lavoie :Et là je disais à Daniel « il faut que tu m’aides, je
suis perdu, je ne sais plus comment », puis là il me donnait une
suggestion. Et puis je trouvais que ses suggestions étaient très bonnes et on
se renvoyait la balle. Et ça donnait souvent, ça a donné Ils
s’aiment. Parce que Ils s’aiment,
l’idée était, d’abord, existait en
anglais, ça s’appelait Ridiculous Love.
C’était sensiblement la même chanson, mais je n’arrivais pas à la
traduire. Je me souviens j’arrivais à Daniel, je dis à Daniel « Daniel
vois-tu cette chanson, j’avais déjà un deux trois couplets, mais je ne
savais pas comment ». Et Daniel dit, je dis « comment on va appeler
ça, cette chanson-là, comment on peut traduire Ridiculous
Love ?», que
je trouvais bien mieux en anglais. Il dit « ben, coudonc », il dit, « je
regarde la chanson et puis ça dit « ils s’aiment », tiens,
appelle-la Ils s’aiment ».
J’ai dit « oui, mais Ils
s’aiment, c’est ridicule comme titre de chanson, ça ne se peut pas ».
Il dit « non », il dit, « quand je l’écoute comme ça, ça
ne m’apparaît pas ridicule ». Donc j’ai accepté ça,
et j’ai traduit, j’ai travaillé là-dessus, j’ai retravaillé,
puis on est arrivés à un consensus qui a donné cette chanson.
C’est une chanson
qui est devenue une sorte d’hymne romantique pour l’époque en péril.
Daniel Lavoie : J’étais très fâché dans cette chanson-là, même si ça ne
paraît pas, parce que j’en voulais beaucoup aux générations plus vieilles
d’empêcher des jeunes de vivre.
Mais je pense ça doit exister depuis toujours. Mais peut-être que c’était
plus exacerbé, plus aigu, et ça l’est de plus en plus je crois, parce que
ceux qui ont, ont plus, et ceux qui n’ont pas, ont moins, et les jeunes font
partie de ceux qui n’ont pas et doivent se battre plus que jamais, je crois,
pour se faire une place dans le monde. Et cette chanson-là disait justement ça,
laissons-les, laissons-les vivre, laissons-les s’aimer. Et c’était pour moi
une chanson très, très engagée, même si ça n’avait pas l’air de ça.
C’était plus
qu’une chanson d’amour.
Daniel Lavoie : Ah, c’était beaucoup plus qu’une chanson d’amour,
beaucoup, beaucoup plus qu’une chanson d’amour. Au départ ce n’était pas
une chanson d’amour, c’était une chanson, c’était un cri de rage envers
les générations vieilles qui ne laissaient pas vivre les jeunes. Mais ça a été
interprété de toutes les façons. Ca a été interprété par des vieux
couples qui se voyaient en vieux amoureux et qui dansaient, et qui découvraient
une chanson d’amour pour eux, alors que c’était un cri contre eux. C’était
assez incroyable.
Et assez
curieusement, enfin j’ai lu ça dans le dossier, que tu avais hésité
longtemps à chanter cette chanson-là, même qu’elle ne devait pas faire
partie du disque.
Daniel Lavoie : Je ne voulais pas la mettre sur le disque, effectivement, même
si tout le monde me disait « il faut qu’elle soit sur le disque ».
Moi je la trouvais trop, justement, trop… pour moi c’était une chanson…
Trop lourde…
Daniel Lavoie : Trop lourde et trop… je me livrais trop dans cette chanson-là,
j’avais trop l’impression d’en donner trop, et donc j’avais de la misère
à la chanter.
Tu es très pudique.
Daniel Lavoie : C’était très impudique, c’était, on regarde ça et
finalement il n’y a rien là, mais à l’époque… Je viens de loin, j’ai
toujours été quelqu’un de très prude et j’avais beaucoup de difficulté
à chanter cette chanson-là avec toute l’intention et l’émotion nécessaires.
Et on a réussi à me convaincre, et éventuellement je l’ai fait. Et malgré
ça je ne croyais pas que c’était une chanson à succès parce qu’il n’y
avait pas de refrain clair, il n’y avait pas
toute la formule normale d’une chanson qui marche. Et étonnamment, 10
ans, 15 ans plus tard j’ai fait un beau doublé avec Belle,
qui est encore une chanson que tu écoutes et tu dis « mais non, mais les
radios ne joueront jamais ça, vous êtes fous les gars,
pensez-vous vraiment que vous allez faire un hit avec cette chanson-là ? ».
Belle
de Notre Dame de Paris.
Daniel Lavoie : Belle de Notre Dame de Paris, qui a fait un peu comme Ils s’aiment. Et d’ailleurs, Ils
s’aiment à l’époque en France avait été la chanson de la décennie,
la chanson de l’amour, on avait réussi tous les honneurs. Combien de gens
m’ont dit « je me souviens du jour et l’heure et de la texture du
temps quand j’ai entendu cette chanson-là la première fois ». Et donc
ça veut dire qu’il s’est passé quelque chose de très important quand les
gens, quand certaines personnes ont entendu cette chanson-là. Donc j’en suis
très fier évidemment, de ça, parce que d’arriver à faire ça, c’est
quand même extraordinaire. C’est un peu pour ça que je fais ce métier-là,
ces moments de magie qu’on réussit très très peu souvent dans sa carrière.
Je l’ai fait une fois ou deux, mais je rêve toujours d’en faire une troisième.
Daniel, bon, avec Ils s’aiment, Tension
Attention, tu deviens presque un héros en France, hein, ça marche vraiment
fort.
Daniel Lavoie : Oh, boy, oui ! Ouf, quand ça a démarré cette affaire-là,
je ne savais plus ce qui se passait parce que j’avais tellement été habitué
depuis quinze ans de métier à la vache maigre, et de me battre pour tout et de
toujours ramer, ramer, ramer, ramer pour chaque chose. Il fallait travailler
pour chaque petit pas qu’on prenait, et là tout d’un coup je n’avais
besoin de rien faire. Il fallait que je refuse, refuse, refuse. C’était le
contraire, et puis là vraiment je ne comprenais plus rien, j’ai été
vraiment déboussolé pendant longtemps.
Enfin, il vaut
mieux être déboussolé par le succès que par les vaches maigres.
Daniel Lavoie : Oh oui c’est certain, je suis très heureux
d’avoir connu cet énorme succès. J’ai beaucoup appris, j’ai eu
des grosses remises en question qui ont été provoquées par ça, mais des
remises en question intéressantes et certainement très créatives. Et en fin
de ligne ça a été une merveilleuse aventure.
Nouvel album en 86,
Vue sur la mer, qui comporte des
titres comme Je voudrais voir New-York
qui a beaucoup beaucoup tourné, Que
cherche-t-elle qui est une magnifique chanson, Cœur de pomme… Un disque, bon, qui va remporter tous les honneurs
des deux côtés de l’Atlantique, les Félix, les Victoires. Pourtant tu n’étais
pas satisfait, je pense, à l’époque, de cette production-là, qui avait été
faite à Londres.
Daniel Lavoie : Non, je ne l’étais pas. Je
trouvais, j’étais surtout très déçu parce que j’avais pris beaucoup de
temps à choisir le réalisateur. Et il avait une carte d’affaires
extraordinaire, il avait travaillé, il avait fait de gros disques avec David
Bowie, il avait des gros disques avec Duran Duran, c’était un anglais très
connu et très coté, et qui coûtait très cher d’ailleurs. Et je
m’attendais à quelqu’un de très compétent. Et malheureusement j’ai découvert
quelqu’un qui n’était pas très compétent. Donc je n’ai pas eu le disque
que je voulais. Cela dit je pense qu’il y avait quand même heureusement des
bonnes chansons sur le disque, qui ont fait que le disque a quand même tenu la
route. Mais j’écoute ce disque-là et je le trouve noyé dans des effets à
n’en plus finir de toutes sortes de choses, et je me dis, avoir travaillé
avec, j’aurais dû, tu sais quand on dit j’aurais dû, j’aurais donc dû
écouter mon intuition, parce que mon intuition était de retravailler avec
Daniel DeShaime et John Eden. Et à l’époque mon gérant et les gens autour
de moi m’avaient dit « non, non, maintenant il faut que tu ailles vers
des grosses pointures », etc, etc. Et malheureusement ce n’était pas la
chose à faire. J’aurais dû rester « if it ain’t broken don’t
fix it » et j’ai eu le malheur de « fix it when it ain’t broken ».
Sur cet album-là, Vue sur la mer, il y a une chanson dont tu as choisi de nous parler,
c’est La villa de Ferdinando Marcos,
une chanson plutôt virulente contre l’ancien dictateur des Philippines.
Daniel Lavoie : Je me souviens, j’ai commencé cette chanson-là sur le pont
Jacques Cartier un matin en traversant vers Montréal, un dimanche matin. Il
faisait beau, j’écoutais les nouvelles à Radio-Canada et on annonçait que
Ferdinand Marcos avait une villa en Hawaii parce qu’il avait été chassé de
son pays par les philippins. Et comme cadeau on lui avait offert une belle villa
en Hawaii, et je trouvais ça
scandaleux. J’étais scandalisé, je me souviens j’avais de la misère à
rester au volant de ma voiture, et j’ai commencé, j’ai dit « il faut
que je dise quelque chose, il faut que je fasse une chanson là-dessus ».
Ca a donné La villa de Ferdinand Marcos.
Aujourd’hui tu préfères,
ou c’est peut-être temporaire, faire des chansons d’amour. Les chansons
engagées, est-ce que c’est terminé dans ton cas, ou est-ce qu’il ne faut
jamais dire jamais ?
Daniel Lavoie : Il ne faut jamais dire jamais, mais je pense vraiment que la
musique, la chanson se prêtent à l’émotion, aux grandes émotions, et je
laisse, je crois, l’engagement aux politiciens et aux gens qui sont engagés
à faire changer le monde. Moi je pense que la musique ça doit panser les
blessures, pas les exacerber. Donc plus ça va, plus j’ai envie de faire des
chansons qui sont un baume pour le mal de vivre et non quelque chose qui le
souligne.
Alors en 90, donc
quatre ans plus tard, paraît un
autre magnifique album, Long Courrier,
avec notamment les titres, les classiques moi je dirais, Qui
sait ?, Jours de Plaine et Chanson
de la Terre. Il y a des préoccupations écologiques cette fois-ci.
Daniel Lavoie : C’était mon dernier « statement » sur la fin du
monde !
Oui mais en
même temps c’est des chansons d’amour, mais pour la Terre cette fois.
Daniel Lavoie : Oui c’est vrai, je pense que j’avais une certaine résignation
rendu là. J’avais accepté que le monde était tel qu’il doit être et que
peut importe ce qu’on veut ou on essaye de faire, on ne change rien.
Tu as choisi de
nous parler de Belle, un titre qui se
retrouve deux fois sur l’album. On voit ça en jazz souvent, deux versions de
la même pièce, mais cette fois-ci… En chanson c’est rare, en tout cas.
Daniel Lavoie : C’est une chanson pour moi qui dit tout, une certaine résignation .
Il y a de la colère, mais c’est une colère résignée et un hymne à
l’amour de la femme qui vit les horreurs depuis toujours. Et c’était ça
cette chanson-là. C’était une chanson dédiée à ma grand-mère qui a
attendu son fils qui n’est jamais revenu de la guerre, qui l’a attendu
jusqu’à 70 ans dans l’espoir qu’il reviendrait un jour. Elle était
certaine qu’il reviendrait, que son bateau n’avait pas coulé, qu’il avait
réussi à s’en échapper. Et pour moi c’était ça, c’était les femmes
qui attendent leurs bordels d’hommes qui s’en vont toujours se battre, qui
trouvent toujours une bonne raison de se tirer des balles les uns sur les
autres, puis finalement qu’est-ce que ça change ? Rien du tout. Donc
voilà, c’était Belle, et
j’aimais cette chanson-là. J’avais fait une version très douce et mes
producteurs m’ont dit « non, non, non, ça ne marchera jamais, ça,
prends une chanson, une version plus pop, plus radio ». J’ai dit
« bon d’accord, mais je mets les deux, à ce moment-là ». J’ai
fait une version un peu plus pop, un peu plus radio. Evidemment ça n’a jamais
marché à la radio non plus, parce que ce n’est pas une chanson radio
pantoute, pas du tout même, et… C’est ça, voilà, j’ai mis les deux
versions.
Daniel, après
toutes ces années-là est-ce que tu connais le secret de ce qu’est une belle
chanson ?
Daniel Lavoie : Mais non, et c’est une des merveilles de notre métier,
c’est qu’on ne le sait jamais. On ne peut jamais le savoir. On a beau faire
ça pendant 45 ans comme je le fais, on ne le sait pas plus. Et c’est
merveilleux parce que tu es toujours à la recherche du moment inespéré et
magique qui va faire que tout d’un coup ça bascule, cette affaire-là, et, du
ridicule, ça devient sublime. J’ai toujours trouvé que notre métier c’était
vraiment marcher sur une corde raide, et à chaque fois tu fais une chanson qui
peut ou bien basculer d’un bord
ou de l’autre. Et c’est ce qui fait que c’est tellement merveilleux, parce
que quand c’est sublime, c’est tout. C’est tout, ça fait le tour du
monde, ça fait pleurer les gens, ça les fait vivre, ça les fait danser, ça
les fait rire, ça les transporte. Et quand c’est ridicule ou anodin, ça
s’oublie aussi facilement qu’un paquet de cigarettes, c’est sans
importance, c’est… Et d’ailleurs toi, Mario, tu connais ça, tu écris des
chansons depuis assez longtemps pour le savoir, on est toujours à la recherche
de ce je ne sais quoi qui va faire que cette chanson-là, je ne sais pas
pourquoi mais elle me bouleverse, et j’ai envie de la réécouter, de la réécouter,
de la réécouter. Voilà, c’est ça.
Les gens n’ont
pas idée, mais c’est ardu, écrire
des chansons. Ecrire des belles chansons, sortir du cliché, faire des choses un
peu originales, aller dans la vérité des choses, c’est extrêmement
difficile.
Daniel Lavoie : Moi je suis très heureux que ce soit très difficile, d’écrire
une bonne chanson, parce que ça fait qu’il y a juste ceux qui veulent
vraiment en faire une qui y arrivent. Ou quelquefois des chanceux, parce que ça
arrive très souvent que quelqu’un ait un moment de bonheur et de chance, une
fenêtre qui s’ouvre et comprennent la vérité
de l’univers en quinze secondes et font une chanson divine, mais
c’est plutôt le contraire, je crois. Même nous qui travaillons à écrire
des chansons depuis des années et des années,
il y a des moments où cette fenêtre-là s’ouvre. Et peut-être on est juste
là parce qu’on le fait tous les jours, on est là pour le capter, et puis on
s’étire le bras, et puis on l’accroche, et puis on dit « viens-t-en
ici, toi ». Puis la fenêtre se referme presque aussi vite. C’est ce qui
est merveilleux dans notre métier.
Copyright © [Site officiel de Daniel Lavoie]