Le phénomène Notre-Dame de Paris


Tout le monde s'emballe pour une cathédrale


"Télé Moustique" 6-12 février 1999
Sébastien Ministru


Vingt et une représentations à guichets fermés à Forest National. Plus de deux millions d’albums vendus. Vingt ans après Starmania, Luc Plamondon sans Michel Berger, mais avec Richard Cocciante, fait courir les foules sur le parvis de Notre-Dame de Paris. Show monumental, petit Titanic de la comédie musicale française – inspiré de Victor Hugo dans ce qu’il avait de plus Spielberg.

L’histoire de
Notre-Dame de Paris, telle qu’ont décidé de la raconter Luc Plamondon et Richard Cocciante, c’est un peu celle de ces garçons qui veulent tous sortir avec la même fille. Vu comme ça, évidemment… Ca réduit l’argument à peu de choses, et le roman de Victor Hugo dont le spectacle est inspiré, à un demi-épisode de "Friends" ! Néanmoins.

Si l’on pense que Victor Hugo a construit l’œuvre comme un roman-fleuve dont la saga rappelle les grands feuilletons de l’été, il y a là une mécanique de l’emballement dont le public est friand. Mais cela n’explique pas tout de cette
Notre-Dame de Paris (star)-mania. Le succès de cette comédie musicale, très inattendue dans le paysage de la variété française actuelle, dépasse l’entendement, au point où la trame romanesque imaginée par les auteurs s’est fait dépasser par les potins qui entourent désormais les faits et gestes de ses interprètes.

Si on ne sait pas très bien ce que raconte Notre-Dame de Paris (le spectacle), on ne peut plus ignorer que Daniel Lavoie est marié et a deux enfants ou que Patrick Fiori est le fiancé de Lara Fabian ! Qu’Hélène Ségara a dû tout apprendre en dernière minute pour remplacer au pied levé Noa, que Garou attire, chaque soir, une horde de groupies qui n’ont plus l’âge de courir les 2B3, que Bruno Pelletier a autant d’admiratrices que la troupe de Chippendales au grand complet et que Julie Zenatti est, paraît-il, très copine avec Luck Mervil, mais pas vraiment avec Hélène. Incroyable !

La lumière des vitraux et du périphérique

Depuis le 16 septembre 98, dater de la première au Palais des Sports de Paris, ces sept inconnus sont devenus des ultravedettes que tout le monde (on parle de 500 000 entrées à Paris) veut voir sur scène dans ce musical qui mêle le sacré, le païen, le kitsch pop hérité de Hair et le parfum christique de la messe. Un mixage de références religieuses et d’invitation à l’infidélité dont les paroles du tube Belle campent parfaitement le climat : «O Notre-Dame ! Oh ! Laisse-moi rien qu’une fois Pousser la porte du jardin d’Esmeralda » ! Ambiance ! Celle de la passion charnelle, véritable moteur de l’action, mise en scène dans une lumière copiant celle des vitraux aux motifs divins, sans pour autant renier l’éclairage des périphériques et des autoroutes. Car si Plamondon et Cocciante ouvrent leur livret en 1482, ils lui ajoutent quelques coupures de presse d’une brûlante actualité. La Cour des Miracles n’est-elle pas, ici, remplacée par une association de défense des sans-papiers avec pour mot d’ordre de demander à Notre-Dame « Asile ! Asile ! »

Vacarme de l'info et cri d'alarme du 20 heures qui déjà à l'époque, passent au-dessus de la tête des trois héros, occupés à se faire du mal ("Caresse-moi d'une main, torture-moi de l'autre"!), tout à leur obsession qu'ils sont. Trois héros normalement hors circuit dans la course à Esmeralda et qui, s'ils étaient restés à leur place, auraient tout fait rater – entendez : il n'y aurait pas de spectacle. Quasimodo, l'homme le plus laid de Paris qui n'a pas droit au chapitre, Frollo, le prêtre qui, en théorie, a fait voeu de chasteté et Phoebus, déjà casé puisqu'il est le promis de Fleur-de-Lys. Tout cela se passe sous le regard d'un dieu dont on implore tantôt le soutien, tantôt le pardon et dans une suite de ta­bleaux où le supplice de la roue et le ligotage en cage sont le prix à payer pour oser aimer une bohémienne -"celle qu'on prenait pour une fille de joie/ une fille de rien" et qui "semble soudain porter la croix du genre humain".­


Un Moyen Age au goût du jour

A l'heure où les Français tentent d'imposer de nouveaux styles sur le marché du disque (la french touch de la musique électronique de danse ou le re­nouveau d'une chanson française aux accents de minimalisme), c'est Notre-Dame de Paris, décliné en album studio, album live et singles, qui réalise les plus beaux scores de ventes et s'attire la sympathie du public. Comment expliquer l'intérêt pour cet opéra go­thique monumental où tout le pittoresque du Moyen-Age des cathédrales vagabonde entre les images pieuses et les images toutes faites ?

Un Moyen-Age au goût du jour, dans sa version high-tech et colorisée, assez fidèle à la vision de Victor Hugo qui, dans son volumineux roman, montrait déjà un goût prononcé pour les partis pris stylistiques et l'exagération historique, s'affichant comme le Steven Spielberg de la littérature romantique du XIXe. Dans le fond, Luc Plamondon et Richard Cocciante sont dans le ton avec leur idée qui perpétue, à sa façon, l'emphase de ce péplum gitano-médiéval déjà adapté trente-six fois à la scène comme à l'écran. Les trois objets de
Notre-Dame les plus emblématiques, chacun dans leur registre et bien dans leur époque, demeurant, sans doute, le film de Jean Delannoy, un classique de 1956, avec Anthony Quinn et Gina Lollobrigida dans les rôles – on s’en doute – de Quasimodo et Esmeralda, la chorégraphie de Roland Petit à la fin des années soixante et le récent dessin animé des studios Disney, Le Bossu de Notre-Dame.

Alors pourquoi ce triomphe populaire digne de celui d'un Titanic à échelle réduite ? Pourquoi subitement ce spectacle qui, une fois de plus, n'entre pas vraiment dans la tradition du music-hall français, imperméable à ce qui a toujours fait la grande histoire de Broadway à New York et du West End à Londres? De West Side Story à Evita, en passant par toutes les superproductions d'Andrew Lloyd Weber
, le spécialiste du genre -Phantom Of The Opera, Cats, Jésus Christ Superstar, Sunset Boulevard… Il n'y a peut-être pas de réponse, sauf celle de cette admiratrice qui résume le tout en peu de mots : « Dans Notre-Dame, il y a toutes les ficelles de la musique quand la musique a décidé de vous donner la chair de poule – c’est tout ».
Finalement, c'est beaucoup plus simple qu'on ne l'imaginait. Dont acte. Le spectacle peut commencer. Pour ceux qui ont des places, en tout cas. 

Copyright © [Site officiel de Daniel Lavoie]