Le nouveau Daniel Lavoie, intime et
universel
"Le
Journal de Montréal", 20 mai 1995
Manon
Guilbert
Une
profonde remise en question, de très graves difficultés financières ont marqué
les dernières années de la vie de Daniel Lavoie. Vingt-cinq années de travail
ont soudainement volé en éclats. Lavoie a appris, a fait le grand virage qui
s’imposait et extirpe le positif de cette très mauvaise expérience.
Daniel Lavoie a tout perdu et s’est retrouvé comme en 1971, au moment où il arrivait au Québec, jeune Manitobain, avec rien dans les poches. " J’avais envie de me reconstituer, dit-il. J’ai le sentiment aigu d’être en transition. Je vais essayer de pardonner. Je dois passer outre et arrêter d’en vouloir. Ca demande trop d’énergie."
« J’ai
tout perdu ce que j’avais. C’est évident que c’est plus dur qu’il y a
25 ans de recommencer. Mais je suis en santé, je sais ce que je vaux. Je ne
suis pas amer. Je ne veux pas nourrir la rancune. La musique a été mon plus
grand refuge, elle m’a sauvé. Elle a été mon zen, ma méditation. »
Sur
tous les aléas de ce dur coup, Lavoie est discret. Il ne tente pas d’en
ajouter, d’en remettre encore sur ce qui est maintenant de notoriété
publique : la catastrophe financière des disques Traffic où il était
partenaire, producteur avec Réjean Rancourt.
Encore
une fois, la magie de la musique fait son œuvre. Lavoie a eu le support de ses
amis musiciens. Avec François Dompierre, il a monté un spectacle, et avec un
orchestre à cordes, ils ont fait une tournée de dix concerts. Partout, il a
retrouvé des gens immensément chaleureux. « Je voyais quelquefois des
petites larmes d’émotion briller dans les yeux de ceux qui venaient nous
entendre. Ca a mis énormément de baume sur mes angoisses. Tout s’est épuré. »
Un
concept
Ici,
cinq ans après la parution de Long
courrier, est un album délibérément plein de douceur. « C’est
intime et universel, ça cadre exactement avec ce que je voulais. On part d’un
point et on arrive plus loin, toujours en parlant d’amour. L’amour, c’est
sérieux, ça déchire aussi. Ce n’est pas triste, peut-être un peu mélancolique,
mais ça va dans la tradition de la chanson française et c’est ce que je
voulais. »
A la
Rochelle, l’année dernière, Daniel Lavoie a chanté Léo Ferré au moment de
la date anniversaire de sa mort. Avant de le faire, il a parcouru le répertoire
et s’est ainsi remis en mémoire cette tradition fort respectable de la
chanson française.
« Ca nous parle à nous. Je me suis mis à fouiller
du côté des poètes francophones. Je m’amuse à mettre en musique Verlaine,
Baudelaire, Gautier et son Carmen. Je
crois que j’ai atteint l’âge où je peux le faire. J’ai l’impression
que les gens ne m’attendent plus comme ils l’ont déjà fait. Il y a
maintenant un respect entre eux et moi. Je demeure le même personnage qui
passe, auquel ils sont attachés. »
Les
looks
Lavoie
est pourtant passé à travers des multitudes de transformations, au point où
il enviait le confort rassurant du blouson de cuir et du petit foulard rouge à
pois de Renaud. Sur scène, il a même pris l’uniforme du président Marcos.
Aujourd’hui, il affirme s’être amusé, séduit par l’aspect théâtral,
qu’il lui fallait aller jusque là pour savoir. Il préfère maintenant les
petites formations de musiciens, les scènes modestes où s’installent trois
musiciens. « Je chante mieux que jamais, je ne force plus. Avant, il
fallait que je me batte contre des armées. »
Ici
s’inspire d’un tout autre sentiment. Lavoie l’a voulu intime et universel.
Il signe d’ailleurs la plupart de ses chansons avec Louise Dubuc, sa femme, et
emprunte une chanson à Louise Forestier et une autre à Sylvain Lelièvre.
« J’ai beaucoup d’admiration pour Forestier, souligne-t-il. Je
recherchais une collaboration semblable à celle que j’ai avec une femme
auteure pour mes projets anglophones. Une femme écrit des choses que je ne
saurais écrire. Je suis très fan de Forestier et je suis très heureux de
l’inclure dans cet album. On s’aime mutuellement et le fait de travailler
ensemble a fait naître une grande connivence. Elle m’a beaucoup conseillé
dans la réalisation. On finit par ne plus avoir de vision d’ensemble quand on
a le nez dessus ! »
Lavoie
a voulu des textes qui lui ressemblent, qui aient un rapport étroit avec sa
vie. Sylvain Lelièvre a su aussi trouver les bons mots.
La
carrière en France a été laissée en plan. Lavoie sait pourtant que le public
français lui reste fidèle. L’immense succès de Ils
s’aiment lui garantit une place privilégiée dans leur cœur, cette
chanson ayant été désignée l’une des dix plus belles chansons françaises
de tous les temps. Jours de plaine a
fait sa marque, il y a quelques années, mais là-bas, il demeure l’auteur de Ils
s’aiment. A chacun de ses passages, il y a toujours un fan qui
s’approche et l’interroge sur son absence. « Je m’ennuie des Français.
Ce disque leur est aussi destiné. Je suis allé dans la tradition la plus pure. »
Ici
est un disque d’amour, sur les hommes et les femmes. Il est grave et sérieux,
avec quelques pointes d’humour ici et là. « L’amour, dit-il, il ne
faut pas prendre ça à la légère. Le sort de la nation se joue dans les
chambres à coucher. »
Daniel
Lavoie est animé d’une nouvelle confiance. Mais, fataliste, il sait aussi que
rien ne lui est dû, qu’il faut toujours recommencer. Et ça, il a payé pour
le savoir.
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