Les perles du Japon
Par Daniel Lavoie - conte de Noël
1997 Editions Québec Amérique Inc.
Extrait du livre "Le Noël des artistes" de Marc Deulceux.
Chez moi, c'est la plaine. Quand j'étais petit, c'était mon
terrain de jeu! J'y ai même trouvé un crâne de bison blanchi
au soleil avec une balle de mousquet à l'intérieur. C'est la
grande plaine... Le vent d'hiver prend son élan sur les pentes
des montagnes Rocheuses et congèle mille cinq cents kilomètres
de pays plat avant d'arriver chez moi, tout à l'est . Mon grand-père
s'y est construit une maison. Il y a déjà cent ans de cela. De
mon village on la voyait... Dans ce coin de pays, on voit d'ailleurs
toutes les maisons jusqu'à dix kilomètres. C'est plat et les
arbres sont rares.
L'hiver il fait très blanc, très longtemps Il fait aussi trop
froid! Mais, petit, je ne m'en rendais pas compte. J'avais hâte
qu'il fasse blanc, j'avais hâte qu'il fasse froid et surtout j'avais
hâte qu'il fasse... Noël.
Chez nous, Noël commençait vers la fin du mois de novembre quand
madame Marguerite réunissait sa chorale : quelques enfants, deux
religieuses du couvent et les quelques villageois reconnus pour
leur belle voix. Ils répétaient les cantiques pour la messe de
minuit...
Noël commençait sérieusement au début du mois de décembre
quand le magasin général de mon père recevait la cargaison de
sapins de l'Ontario... J'aidais à déballer les arrivages de
bonbons, de jouets et de rubans... Ainsi que toutes ces petites
choses merveilleuses qui n'arrivaient chez nous qu'une fois par année.
Noël commençait pour de bon le jour où le camion de
livraison, qui arrêtait au magasin une fois la semaine, nous
apportait enfin les «oranges de Noël. Dans leur petite boîte de
bois blanc, chacune pudiquement cachée dans son papier de soie
orange, elles avaient traversé le Pacifique en bateau et la
grande plaine sous la neige, pour terminer leur course au magasin
de mon père. Plus tôt dans l'année, les clients avaient
commandé un ou deux petits caissons, selon leurs moyens...
J'avais le grand privilège d'être le premier à soulever une
planche.. - A fouiller dans ce papier de soie pour en extraire un
de ces joyaux sucrés. Sa pelure était si tendre que même les
doigts du petit enfant que j'étais réussissaient à l'enlever
sans effort. Je respirais à fond cette fragrance... Et ce goût
venu de l'autre côté de la Terre. Plus que le sapin, la dinde rôtie
ou la tourtière de ma mère, le parfum des mandarines du Japon,
c'était Noël.
Pendant les deux semaines qui entouraient les fêtes, nous avions
droit, mes frères, mes soeurs et moi à une mandarine par jour.
Heureusement, je réussissais toujours à en avoir deux ou trois
de plus. Le jour de Noël, c'était à volonté! Jusqu'à épuisement
des réserves. Comme mon père en commandait toujours quelques
caisses en surplus pour les clients, nous étions assurés de
trouver un caisson bien garni au retour de la messe de minuit.
Ce sont les clémentines qui ont remplacé les mandarines de mon
enfance. Elles sont bonnes, mais ne peuvent rivaliser en saveur
et en fragrance avec les petites oranges japonaises Il m'arrive
parfois d'en trouver dans un quartier chinois... Les caissons
sont maintenant de carton, mais le papier de soie y est encore.
Le parfum qui s'en dégage, aussitôt la pelure fendue, réussit
toujours à me renvoyer loin dans le passé! En Ces jours où l'étais
gamin et où je surveillais le déchargement du camion en priant
le ciel que mon père se soit trompé et qu'il ait commandé par
erreur des tonnes et des tonnes de mandarines.
Copyright © [Site officiel de Daniel Lavoie]