"Daniel Lavoie : Finalement"

 "Paroles et musique" (socan) 
 Septembre 1995

 

Les chansons de ce timide romantique l'ont propulsé au rang des principaux auteurs-compositeurs-interprètes. Récipiendaire de plusieurs trophées, il revient avec un nouvel album. ("Ici")
Quatre ans d'attente. C'est long, très long, même, pour un fan du chanteur. Alors imaginez maintenant ce que ce fut pour Daniel Lavoie, le principal intéressé, d’autant plus que ce purgatoire fut alourdi par des disputes contractuelles qu'on ne souhaiterait même pas à son pire ennemi. L’exploit dans tout cela? ici, un disque calme, doux, presque serein; un album qu'on écoute de la première à la dernière plage sans passer outre une seule chanson. 

Peut-être plus encore que plusieurs autres artistes, le nouveau cru de Daniel Lavoie s'apprivoise tranquillement. C'est que contrairement à Long Courrier, il ne possède pas une chanson qui sort du lot. Pas de «Qui sait?» ou de «jours de plaine», mais un tout indissociable, coulé, dans un moule pop-jazz efficace au possible. C'est aussi un disque qui m'a semblé posséder des arrangements plus sobres, moins complexes que son prédécesseur, ce à quoi le chanteur s'objecte;

«Y a eu un choix absolument conscient de faire un minimum de synthétiseurs et de fla-fla. On a essayé ça ben serré. Mais il fallait que ça sonne quand même. J'ai travaillé deux fois plus d'heures sur celui-ci que sur Long Courrier. C'est plus fignolé. Dans Long Courrier c'était des arrangements synthétiques, alors c'était facile d'en mettre, pis j'avais envie de quelque chose qui coule de source. Je me suis pris d'un amour pour la chanson française, depuis deux ou trois ans, où j’ai plongé dans (Léo) Ferré, (Charles) Aznavour, (Gilles) Vigneault et tous ces merveilleux arrangements de cuivres et de cordes. Un jour on va redécouvrir tout ça et on va trouver que c'était vraiment pas si mal.»

Depuis que l'album est sorti, beaucoup de critiques y ont vu un retour en arrière pour Lavoie. Pas tellement en terme de qualité, mais plutôt de style. Plusieurs citent ainsi son disque Nirvana Bleu comme proche cousin d'ici bien qu'il ait été enregistré il y a plus de 15 ans. Quand j'ai fait l'entrevue avec lui, l'album n'était pas sorti, mais on sentait que déjà l'auteur-compositeur se préparait à parer les coups. Ainsi, aucune critique n'était encore paru, mais Lavoie discutait souvent de l'importance de surprendre, de se renouveler:

«C'est sûr que beaucoup vont parler d'un retour à la chanson, en ce qui me concerne, annonçait-il. Mais au niveau des arrangements et des sonorités, ce n'est pas un retour en arrière, c'est un pas en avant. C'est des sonorités très actuelles, très spéciales. Chose certaine, on n'a pas l'impression de replonger dans un vieux disque d'Aznavour. Même si on utilise des cuivres et des cordes, c'est pensé très 1995. À ce niveau-là, je pense qu'on surprend. Je n'ai aucune prétention, je ne veux pas révolutionner le monde. C'est juste quelques petites teintes différentes qui font qu'on aime ça,»

Contrairement à Long Courrier, il n'y a pas vraiment de mélodies-béton. Le genre de chanson qui, dès le refrain, annonce un hit important, ce qui n'exclut toutefois pas une chanson-pivot. Et dans ce cas-ci, il m'a semblé que «Nantucket» était vraiment celle qui représentait le mieux le Daniel Lavoie contemporain. Une pièce lente, presque latente, avec des arrangements de trompette jazzy vaporeux, qui invitent à la rêverie. Côté littéraire, elle aborde notamment le jazz (Chet Baker) et le voyage, deux thèmes chers au chanteur:

"C'est vrai, « Nantucket » est vraiment la chanson-pivot de l’album. Mais peut-être pas pour les raisons que tu penses. Marc Pérusse et moi, quand on a commencé le travail en janvier dernier, on a passé deux semaines où on pataugeait en cherchant quelque chose, sans trop savoir quoi. On a même passé par une sorte de crise existentielle parce qu'on avait l'impression d'aller nulle part. On s'est même dit qu'il valait peut-être mieux ne pas continuer ensemble puisqu’on ne se dirigeait pas dans les mêmes directions. Puis là, pendant la fin de semaine, Marc m’a appelé pour me dire qu'il fallait trouver un concept pour l'album. Il avait entendu la cassette de mon spectacle au Festival International de Jazz de Montréal. Il m'a dit -On va faire un disque jazz- J'aimais beaucoup l'idée, mais je n'osais pas trop, même si je savais que ce qu'on allait faire était un album pop aux couleurs jazzy. Pas un disque de jazz, je ne me sens pas capable de faire ça. Le lendemain, on a fait « Nantucket » et ça été le départ."

"L’important, c'était de trouver le bon traitement. On aurait pu faire un cha-cha, un mambo ou un rock avec cette chanson. En fait, tu peux faire n'importe quoi, c'est de la matière brute."

Alors qu'est-ce que tu fais finalement avec cette chanson qui est lente, à la fois joyeuse et mélancolique?

"Il fallait trouver la couleur. Quand on l'a trouvée, on savait qu'on avait quelque chose d'intéressant. Après cela, tout s'est mis à couler. Cette pièce a donné un ton qu'on a poursuivi dans plusieurs autres chansons, en s'égarant quelquefois. Mais on reste toujours aux balais, aux cuivres. C'est pas un album acoustique, c'est un album électroacoustique."

L’ironie, là-dedans, c'est que ce n'est même pas Lavoie qui a écrit cette chanson, mais bien Louise Forestier:

«Je voulais avoir au moins un texte d'une femme, avoue-t-il. Elles me font dire des choses que je ne dis pas habituellement. Je suis allé chercher Louise. Elle partait pour Nantucket, Massachussetts, alors elle l'a écrite là-bas. Elle m'a remis le texte en revenant et le lendemain, j'avais une chanson. Je trouvais ça tellement délirant. Le texte est agréable à chanter, il sonne bien et est rempli d'onomatopées. Je pense que c'est une association qui va durer longtemps. J'aime mélanger la dualité masculine-féminine. Je ne peux pas mettre le doigt sur un exemple concret, mais généralement ce sont des choses que je n'oserais pas écrire. En fait, même la première fois que je les chante, je suis hésitant. Je pense qu'elles ont moins de pudeur que moi. Je suis très pudique et je considère ça comme un défaut. C'est chiant. J'ai beau faire n'importe quoi, ça ne se corrige pas. C'est génétique. C'est comme un alcoolique. Il arrête peut-être de boire, mais ça demeure un alcoolique.» 

On s'en doute, attendre quatre ans avant de mettre les pieds en studio doit être un calvaire pour quelqu'un qui exerce le métier de Lavoie. On en vient à douter de soi, on a l'impression d'écrire inutilement, ou même peut-être de devenir un brin dépassé.

«J'étais assez content d'entrer en studio. Ça faisait deux ans que j'attendais pour faire un disque. L’album était déjà écrit, mais j'avais des problèmes qui m'empêchaient de le débuter. Alors quand tout a enfin commencé, je jubilais. Parce qu'avant, j'étais retenu, je n'avais pas le droit de travailler et ça me frustrait. Je suis très travaillant, du matin au soir, j'arrête jamais. Quand je suis en congé forcé, je trouve ça ben plate. J'avais 25 chansons. On était mal pris parce que je les aimais toutes. Y en a 12 ou 13 qui sont restées dans le cahier. Pressés par la sortie, nous avons travaillé 12 heures par jour, sept jours par semaine, au cours du dernier mois.»

Tous ont probablement déjà lu les péripéties concernant les déboires administratifs de Lavoie. Au lancement de son disque, c'était immanquable, chaque entrevue, fut-elle de quatre minutes, abordait le sujet. Il l’avoue lui-même, il trouve encore extrêmement difficile d'en parler. Mais il reste qu'ici fut justement composé pendant cette tourmente, et qu'il est donc très difficile de ne pas y faire référence:

"Avec Gestion Son, Image, ma nouvelle étiquette, c'est très clair. On s'entend très bien. Je m'occupe autant que possible de mes affaires et j'ai une organisation qui me fournit du très beau travail. Le côté France, dont on a beaucoup fait état dans les journaux, ça, c'est très complexe et très frustrant. C'est quelque chose où, émotivement, je m'emporte assez facilement. L’album a été enregistré pendant ces démêlés administratifs. Je pense que j'ai jamais eu autant de fun à écrire. Ça me permettait de m'échapper de tout ça. Quand je me concentre sur l'écriture, j'arrive à faire le vide pas mal. Donc, c'est devenu un besoin. Ç'a eu une certaine influence, c'est clair. L’écriture faisait partie de la thérapie. Le reste est très compliqué. Ce sont des histoires de contrats. Je ne pense pas que ça intéresse le public.»

Il aura cette phrase toute simple, mais qui résume tellement bien sa situation: «Maintenant que j'ai tout perdu à EMI France, je dirais qu'ici est mon premier album..» 

Lavoie est positif et connaît déjà le parcours qu'il empruntera au cours des prochaines années:
"Ça, c'est le premier disque d’un triptyque. Je ferai un autre disque avec Marc Pérusse après, parce que j'en ai vraiment envie, Et vous n'allez pas attendre longtemps. Dernièrement, François Dompierre et moi avons fait une série de shows avec l'Orchestre de chambre de Hull, un piano et 20 cordes. C'était fantastique. Ça sonne, mon ami, Alors, dans le troisième album, je vais reprendre des pièces des deux albums précédents et quelques autres dans ce format, On va faire une relecture avec un orchestre de 75 cordes et piano acoustique. Et on y sera.. vous pouvez en être convaincu! "

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